Le Billet philo : Sommes-nous les sujets ou les objets de notre existence ?



Publié le 10 octobre 2014 à 17:52

Point de vue


Suis-je l’auteur de tous mes actes ?

De temps à autre, je m’attable au milieu de la petite terrasse dissimulée derrière ma demeure bordelaise, à l’abri des regards et du bruit, pour écrire mes modestes pamphlets philosophiques. J’y ressens alors délicieusement la sensualité enchanteresse de la végétation en floraison qui m’enveloppe avec délicatesse, comme si j’étais son enfant.

Durant ces moments de détente propices à la méditation, je me sens plus clairement encore qu‘à l’habitude, juste diamétralement opposé à ceux qui considèrent que le monde n’est fait que de "winners" et de "loosers". _ Lors des différentes étapes de ma vie, faite parfois d’heureuses fortunes et parfois de coups du sort à l’instar de celle de la plupart d’entre nous, j’ai eu le sentiment d’avoir fait du mieux que je pouvais, de manière générale. A la réflexion, il m’apparait aujourd’hui plus que jamais, que c’était même à cela que devaient définitivement se limiter la gloire de mes réussites et la honte de mes déconfitures.

Pour cette raison aussi placide qu’elle puisse paraître, je n’ai jamais considéré légitime d’assumer l’entière appropriation personnelle du résultat de mes entreprises importantes.

Donc, suis-je parce que je pense ?

Descartes n’aurait-il pas été un peu vite en besogne avec son : « cogito ergo sum » ? Car, sauf à être comme lui en son temps, un aristocrate éminent qui avait reçu une éducation privilégiée au collège de La Flèche et qui s’était ensuite trouvé confortablement protégé des affres de la vie rurale, la pensée permise par la culture n’était pas inculquée à tout le monde, loin s’en fallait. En effet, sans l’apprentissage des concepts formalisés par le langage, la pensée ne dispose d’aucun outil pour fonctionner. Or, sous peine de sévices corporels souvent horribles, le clergé interdisait de manière systématique au petit peuple d’élargir son maigre vocabulaire, par la lecture notamment.
Ainsi, faut-il déduire du fameux raisonnement de cet illustre philosophe du XVII ème siècle que les vilains, autrement dit les « sans-dents » de l’époque, étant en grande partie dépourvus de la pensée donnant selon lui accès au moi, n’existaient que de façon négligeable en tant qu’êtres humains dignes de ce nom ?

Plus tard au cours du XX ème siècle, l’existentialisme athée a repris le principe du « je pense donc je suis » pour fonder sa doctrine. Il en a déduit l’idée d’une liberté absolue inhérente à tout être pensant, grâce à la suprématie de la subjectivité de l’égo sur la réalité. En d’autres termes, selon Sartre, chaque être humain aurait été librement en mesure de mener son existence, comme s’il s’était agi d‘une création artistique.

En vérité, dans mon cas personnel comme dans celui de beaucoup d’humains probablement, l’évidence a été que l’existence, que j’ai cru mener, a principalement dépendu des circonstances de son déroulement, indépendamment de ma pensée, dès lors ramenée à un stade accessoire. Ajouté aux caractéristiques totalement aléatoires de ce qui a constitué progressivement mon conditionnement social depuis que je suis né, un grain de sable inopiné a souvent suffit à entraver la réalisation d’un projet et à engendrer insidieusement des conséquences difficilement contrôlables. De même à l’inverse, le déclenchement inattendu d’une opportunité a pu soudainement transformer un échec annoncé en un succès effectif. Sans parler d’un destin écrit comme le prétendent certaines religions, ne faudrait-il pas alors admettre avec Platon que l’existence pourrait être le fruit d’une providence, distincte du pur hasard ? Une telle Imprévisibilité sous-jacente ne confère-t-elle pas au cours de notre vie d’être en grande partie déconnecté de notre volonté et donc de la pensée dont émanent nos décisions ? Il suffit pour s’en convaincre de citer le cas actuel de tel artiste idolâtré ou de tel gouvernant discrédité, par exemple. Chacun d’entre eux aurait-il eu droit au même succès ou au même déboire dans la même fonction avec des défauts et des qualités équivalents dans une autre contrée ou dans une autre époque ? En tant que génie scientifique, Galilée aurait-il été aussi célèbre, si le roi Ptolémée n’avait pas interdit la démonstration publique de la rotondité de la Terre par Eratostène quelques siècles avant ?

En ce sens, contrairement aux prétentions du Protagoras, l’humain a-t-il jamais eu la maîtrise du cours du monde qui l’entoure ? En conséquence, sur l’injonction d’Apollon reprise par Socrate, ne devons-nous pas nous restreindre à la rude tâche de tenter de nous connaître nous-mêmes, plutôt que de nous imaginer vainement être la mesure de toute chose ?

Alors, suffit-il d’être bien-pensant ?

Ainsi que le disait Kant : "Les chemins de l’Enfer sont pavés de bonnes intentions ». Il en découle que nul ne peut se targuer de prévoir infailliblement les conséquences de ses actes.

C’est pourquoi, j’ai toujours naturellement refusé de m’adjuger la paternité intégrale de tels succès ou de tels échecs.

Il m’a suffit pour satisfaire à ma dignité de citoyen, d’accomplir chacune de mes missions avec toute mon énergie et de toute mon âme. Ne pouvant pas faire plus, une grande partie du résultat qui en a découlé ne m’appartenait pas, même s’il m’est arrivé de me sentir responsable et évidemment coupable comme ce bon vieil Oedipe, sans forcément être fautif.

A partir de là, que l’aboutissement de mes efforts ait été positif ou non, j’ai régulièrement ressenti beaucoup d’humilité par rapport à la domination qu’ont infailliblement exercé les augures sur les échéances de l’ensemble de mes entreprises, fussent-elles… Amoureuses !


Georges S. Zeiller


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