Le bouclier est revenu à Bordeaux, mais cette fois il pèse un peu plus lourd que les autres. Quatre titres de championnes de France d’affilée, et désormais une place à part dans l’histoire récente du rugby féminin français. Mercredi 1er juillet, les Lionnes du Stade Bordelais ont été reçues à l’hôtel de ville de Bordeaux, dans les jardins du palais Rohan, après leur nouveau sacre en Elite 1. Un moment de célébration, bien sûr, mais aussi une manière de mesurer ce que ce quatrième titre raconte du sport féminin bordelais.
Un quatrième titre qui pèse lourd
Dimanche 28 juin, au stade Aguilera de Biarritz, les Bordelaises ont dominé l’ASM Romagnat en finale du championnat de France Elite 1. Un succès 22-10 face à une formation auvergnate qui avait terminé en tête de la phase régulière. Sur le papier, le rendez-vous s’annonçait donc tout sauf évident. Sur le terrain, les Lionnes ont encore rappelé qu’elles savaient répondre aux grands rendez-vous, même dans une saison moins linéaire que les précédentes.
Ce quatrième titre consécutif prolonge une série commencée en 2023, poursuivie en 2024 et 2025. Il installe un peu plus le Stade Bordelais au sommet du rugby féminin national. Bordeaux entre ainsi dans une catégorie rare, celle des clubs capables de traverser les changements, les départs, les blessures et les attentes sans perdre leur appétit.
Une réception plus qu’un protocole
La réception organisée par la Ville de Bordeaux n’avait donc rien d’un simple passage protocolaire. Les Lionnes étaient reçues par Thomas Cazenave, maire de Bordeaux, et Ariane Van-Ghelue, adjointe au maire chargée des Sports et de la Jeunesse. Les Bordelais étaient également invités à venir saluer les championnes et découvrir le nouveau bouclier dans les jardins du palais Rohan.
La présence d’Ariane Van-Ghelue donnait à ce moment une tonalité particulière. L’élue n’est pas une observatrice extérieure de cette histoire. Ancienne joueuse des Lionnes jusqu’en 2024, elle a connu de l’intérieur les premiers titres de la série bordelaise. « Sur les deux premiers titres, je jouais encore. J’avais vraiment la vision joueuse », rappelle-t-elle. Deux ans plus tard, son regard a changé, mais l’émotion demeure.
Cette double casquette donne du poids à son analyse. Ariane Van-Ghelue n’a pas seulement suivi la progression du Stade Bordelais depuis les tribunes ou depuis l’institution municipale. Elle l’a vécue dans le groupe, sur le terrain, au moment où les Lionnes commençaient à installer leur domination. Elle reconnaît même qu’il est parfois plus difficile de suivre une finale de l’extérieur que de la jouer : sur la pelouse, on a encore une prise directe sur son destin ; depuis le bord du terrain, il faut accepter de ne plus pouvoir agir.
Une saison moins linéaire, un titre plus fort
La saison 2025-2026 rend ce bouclier encore plus significatif. Le départ de François Ratier en janvier, devenu sélectionneur du XV de France féminin, aurait pu fragiliser l’équilibre sportif. Le retour progressif des internationales après la Coupe du monde, les blessures et un début de saison moins fluide ont aussi compliqué le parcours. Mais les Lionnes ont su monter en puissance au bon moment.
Pour Ariane Van-Ghelue, ce quatrième titre est « aussi beau que le premier », justement parce qu’il a été conquis dans une saison plus difficile. La demi-finale remportée à Toulouse, dans les dernières secondes, a probablement constitué le vrai tournant de la fin de saison. Aller chercher ce match à l’extérieur, dans un contexte hostile, face à une équipe toulousaine redoutable, a donné au groupe la confiance nécessaire pour aborder la finale.
Ce scénario dit beaucoup du caractère de cette équipe. Les Lionnes n’ont pas seulement confirmé leur supériorité. Elles ont dû aller chercher leur place, gérer la pression, résister aux moments de doute et retrouver leur rugby au moment décisif. Une équipe habituée à gagner peut parfois donner l’impression que tout devient simple. Cette saison a rappelé l’inverse : durer au sommet demande souvent plus de ressources que d’y accéder une première fois.
La médiatisation, nerf de la guerre

- Ariane Van Ghelue
- Adjointe au maire chargée des sports et de la jeunesse et ancienne Lionnes jusqu’en 2024
Au-delà du titre, c’est aussi la place du rugby féminin dans l’espace public qui se joue. Ariane Van-Ghelue insiste sur deux leviers : la médiatisation et la fréquentation des stades. Selon elle, la visibilité grandissante des Lionnes contribue directement à la structuration des clubs, à leur modèle économique, mais aussi à leur capacité à attirer des partenaires, à renforcer l’encadrement sportif et médical, et à améliorer les infrastructures.
En clair, les titres ne suffisent pas. Encore faut-il que le public puisse suivre ces joueuses, connaître les dates des matchs, se déplacer, remplir les tribunes. C’est souvent là que se joue la différence entre une performance célébrée ponctuellement et un projet sportif installé durablement.
Cette question est centrale à Bordeaux, ville de rugby où l’UBB occupe naturellement une place massive dans le paysage sportif. Ariane Van-Ghelue estime qu’il faut mieux faire circuler l’information auprès du public déjà présent dans les stades, notamment lors des matchs masculins, pour annoncer aussi les rencontres féminines. L’enjeu est simple : transformer l’admiration des soirs de finale en soutien régulier tout au long de la saison.
Le public a lui aussi un rôle à jouer. La billetterie, rappelle l’élue, reste une part importante des revenus des clubs. Aller voir les Lionnes, les encourager, les suivre au-delà des grands rendez-vous, c’est participer concrètement à la structuration d’un rugby féminin de haut niveau.
Des modèles pour les jeunes joueuses
Les Lionnes jouent aussi un rôle de locomotive pour les jeunes joueuses. Le succès de l’équipe première nourrit les vocations, remplit les catégories jeunes et irrigue les clubs de la métropole et du département. En Gironde, le rugby féminin bénéficie déjà d’un terrain dynamique. Mais voir Bordeaux briller au plus haut niveau offre des modèles concrets à celles qui hésitent encore à pousser la porte d’un club.
Une fille de 6, 12 ou 16 ans peut désormais se projeter dans un parcours local, ambitieux, visible. Les championnes ne sont pas des silhouettes lointaines aperçues seulement à la télévision. Elles s’entraînent, jouent, gagnent et sont célébrées ici, dans une ville où leur réussite commence à trouver un écho de plus en plus large.
Encore faut-il que chaque club sache accueillir ces nouvelles pratiquantes dans de bonnes conditions. Le rugby se féminise, mais il reste un sport longtemps structuré autour de pratiques masculines. Faire de la pédagogie, accompagner les clubs, créer un environnement où les jeunes filles se sentent pleinement légitimes : c’est aussi l’un des effets attendus d’un tel succès au plus haut niveau.
Bordeaux face à ses championnes
C’est peut-être là que ce quatrième bouclier dépasse le simple palmarès. Il confirme une domination sportive, mais il oblige aussi Bordeaux à regarder plus loin : comment accompagner durablement un club qui gagne, comment remplir davantage les tribunes, comment faire du rugby féminin un rendez-vous régulier plutôt qu’un événement que l’on célèbre seulement au printemps ?
Dans les jardins du palais Rohan, les Lionnes ont été applaudies comme des championnes. Elles le sont, incontestablement. Mais leur quatrième titre dit aussi autre chose : à Bordeaux, le rugby féminin n’est plus une promesse. C’est une réalité sportive majeure, qui demande désormais à être suivie, soutenue et installée dans le paysage à la hauteur de ce qu’elle accomplit sur le terrain.



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