FIFIB

Cinéma indépendant : à Bordeaux, la liberté de diffusion en question

FIFIB 2025 : le public dans une salle UGC à Bordeaux
Le public du Festival international du film indépendant de Bordeaux lors d’une projection dans une salle UGC en octobre 2025, avant la rupture du partenariat entre le festival et l’exploitant en 2026.
© Photo Oihana Marco

À quelques jours de l’ouverture du FIFIB, le 2 novembre, le cinéma indépendant se retrouve au cœur de deux controverses. À Bordeaux, la rupture entre le festival et UGC a débouché sur l’organisation de deux événements concurrents. Quelques semaines plus tôt, le documentaire Fini de rire ! rencontrait des difficultés de programmation dans plusieurs salles CGR. Deux affaires distinctes qui interrogent la concentration économique du secteur et la diversité des films accessibles au public.

Deux rendez-vous cinématographiques organisés presque aux mêmes dates, dans la même agglomération, avec certains films communs. Du 2 au 7 novembre, le Festival international du film indépendant de Bordeaux (FIFIB) célébrera sa 15e édition à l’Utopia et au Théâtre national Bordeaux Aquitaine (TNBA). Dans le même temps, UGC lancera The Big Screen, du 2 au 8 novembre, dans ses établissements de Gambetta, des Bassins à flot et de Talence.

Cette concurrence inhabituelle intervient après la rupture d’un partenariat de treize ans entre le FIFIB et UGC. Elle met en lumière des désaccords qui dépassent l’organisation d’un festival et touchent à l’indépendance des acteurs culturels face aux grands groupes cinématographiques.

FIFIB et UGC, treize ans de partenariat interrompus

En mars 2026, les organisatrices du FIFIB annoncent leur décision de quitter les salles UGC pour renforcer leur collaboration avec l’Utopia et investir le TNBA. Ce choix intervient quelques mois après l’acquisition, le 7 novembre 2025, de 34 % du capital d’UGC par Canal+, une opération qui pourrait déboucher sur une prise de contrôle à partir de 2028.

Le FIFIB assume une position critique vis-à-vis de cette concentration économique. En mai, le festival s’associe à la tribune « Zapper Bolloré », signée par plus de 2 800 professionnels de la culture.

Le désaccord s’amplifie au cours de l’été. Selon des responsables de la Région Nouvelle-Aquitaine dont les déclarations ont été rapportées par la presse, Samuel Loiseau, directeur général en charge des opérations chez UGC, aurait demandé à la collectivité d’intervenir pour rétablir le partenariat. Ils évoquent également des pressions envisagées sur les distributeurs afin d’obtenir des films programmés au FIFIB.

Samuel Loiseau conteste avoir exercé des pressions et explique avoir sollicité une médiation pour renouer le dialogue avec le festival. Le groupe présente The Big Screen comme un nouvel événement destiné à ses spectateurs, associant avant-premières et films cultes.

Pour les organisatrices du FIFIB, il s’agit d’une concurrence directe. Elles soulignent que les deux manifestations se déroulent simultanément et proposent notamment La bola negra, de Javier Calvo et Javier Ambrossi, ainsi que Mariage au goût d’orange, de Christophe Honoré, films d’ouverture et de clôture de leur festival.

Si les programmations concurrentes sont établies, les accusations de pressions restent contestées. La rupture intervient également dans un contexte économique difficile pour les salles. Selon les données du CNC rapportées par Le Monde, la fréquentation a reculé en 2025 dans les trois établissements UGC de l’agglomération bordelaise : de 20,9 % aux Bassins à flot, 8 % à Gambetta et 14,4 % à Talence.

Fini de rire !, les difficultés d’un distributeur indépendant

Quelques semaines auparavant, une autre affaire avait soulevé des interrogations sur l’accès aux salles.

Sorti le 23 septembre, le documentaire Fini de rire ! L’humour politique au garde-à-vous ?, réalisé par Matéo Larroque, Clara Menais et Mila Branco, s’intéresse aux pressions et aux limites rencontrées par la satire politique dans les médias audiovisuels.

Selon douze organisations professionnelles du cinéma, des avant-premières initialement confirmées dans les cinémas CGR de Carcassonne et d’Auxerre ont été annulées sur instruction de la direction du groupe, sans proposition de nouvelles dates. À Périgueux, la mobilisation d’une association locale et du distributeur aurait permis de maintenir la projection. Les organisations signataires dénoncent également l’interruption de discussions concernant la diffusion du film dans d’autres villes.

Le documentaire avait été présenté le 18 septembre à l’Utopia de Bordeaux, lors d’une avant-première à laquelle nous avions assisté, en présence de Florent Coulon, fondateur de VraiVrai Films. Installée à Saintes, en Charente-Maritime, cette structure indépendante assure la distribution du film.

La question de l’accès aux salles avait déjà été abordée lors de cette rencontre. Le documentaire a également fait l’objet de projections accompagnées d’échanges avec le public, notamment à La Lanterne, à Bègles. Ces rendez-vous permettent aux films de rencontrer des spectateurs au-delà des circuits de promotion habituels.

Le 13 octobre, la Région Nouvelle-Aquitaine a publiquement soutenu le distributeur et dénoncé les difficultés de programmation signalées. Plusieurs organisations professionnelles ont aussi attiré l’attention sur la concomitance de ces décisions avec un accord de régie publicitaire entre CGR et Canal+ Brand Solutions.

Aucun élément rendu public ne permet toutefois d’établir que cet accord commercial a motivé les décisions de programmation.

Ces deux situations ne relèvent donc pas des mêmes mécanismes. L’une concerne les relations entre un festival et un exploitant historique ; l’autre, l’accès d’un documentaire à certaines salles. Elles posent néanmoins une question commune : quelle marge de manœuvre les acteurs indépendants conservent-ils face aux grands réseaux de diffusion ?

La concentration, un enjeu pour le pluralisme culturel

Le débat dépasse les seuls événements bordelais. Selon l’Observatoire de la distribution publié en janvier 2026 par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), les dix premières sociétés de distribution, sur 167 actives sur le marché de la première exclusivité en 2024, concentrent les trois quarts des revenus de ce secteur.

Le CNC précise néanmoins que cette concentration reste inférieure à celle observée sur les autres grands marchés occidentaux. Le constat n’est donc pas celui d’un monopole unique, mais d’un poids économique important détenu par un nombre limité d’entreprises.

Ces données concernent la distribution des films, et non directement l’exploitation des salles. Elles illustrent toutefois un secteur où les rapports de force économiques peuvent peser sur les conditions de circulation des œuvres.

Le développement de groupes présents à plusieurs étapes de la filière cinématographique peut favoriser des synergies économiques. Il pose également la question de l’autonomie des décisions de financement, de distribution et de programmation.

La concentration économique n’implique pas automatiquement une restriction du pluralisme. Elle peut néanmoins renforcer les rapports de force lorsque des producteurs, distributeurs ou manifestations culturelles dépendent d’un nombre limité d’interlocuteurs.

La question dépasse alors le seul fonctionnement du marché. Le pluralisme culturel ne se mesure pas uniquement au nombre de films produits, mais aussi à la diversité des sujets, des sensibilités et des démarches artistiques auxquels les spectateurs peuvent accéder. Lorsqu’une œuvre aborde un sujet politique, controversé ou simplement moins commercial, la possibilité de la montrer devient un enjeu qui touche également à la vitalité du débat démocratique.

Des films à produire, mais aussi à montrer

Dans ce contexte, les salles indépendantes et les festivals occupent une place particulière. L’Utopia, à Bordeaux, accueille des avant-premières accompagnées de débats et des œuvres dont la diffusion demeure parfois limitée. Le FIFIB présente de son côté des films internationaux, des premiers longs métrages et une compétition Contrebande consacrée à des productions réalisées sans certaines aides habituelles.

Cette diversité ne se résume pas à une opposition entre cinéma indépendant et cinéma commercial. Les grandes productions peuvent aussi aborder des sujets difficiles, tandis que certains films indépendants rencontrent un large public. L’enjeu réside dans la coexistence de plusieurs modèles économiques, de plusieurs sensibilités et de différentes manières de faire du cinéma.

À Bordeaux, les spectateurs auront le choix entre deux rendez-vous cinématographiques début novembre. Mais les tensions autour du FIFIB et les déprogrammations dénoncées pour Fini de rire ! rappellent qu’entre la création d’un film et sa rencontre avec le public, l’accès aux salles reste une étape déterminante. C’est aussi là que se joue une part de la diversité du cinéma.

Pour aller plus loin

Le FIFIB 2026 : le cinéma indépendant change de décor à Bordeaux

Fini de rire ! : la Région Nouvelle-Aquitaine dénonce des difficultés de diffusion

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011