Bordeaux

À Bordeaux, les écologistes passent à l’offensive contre Cazenave

Six mois après l’alternance à la mairie de Bordeaux, l’opposition écologiste durcit le ton. Quelques heures avant le conseil municipal de ce lundi 28 septembre, les groupes Écologie & Solidarités et Bordeaux Avenir Écologique et Solidaire ont dressé un bilan sévère des débuts de Thomas Cazenave. Au-delà du plan d’adaptation climatique examiné dans l’après-midi, ils développent désormais une critique plus globale de sa méthode, de sa conception de l’espace public et annoncent la création d’un comité de veille citoyenne dans les quartiers.

La date n’avait rien d’anodin. Lundi matin, à quelques heures d’un conseil municipal appelé notamment à examiner la stratégie « Bordeaux s’adapte », les élus écologistes avaient convié la presse pour revenir à la fois sur ce dossier et sur les six premiers mois du nouveau mandat.

Stéphane Pfeiffer, qui a pris cet été la présidence du groupe Écologie & Solidarités, et Harmonie Lecerf Meunier, présidente de Bordeaux Avenir Écologique et Solidaire, ont livré à deux voix leur lecture du début de mandat.

Après six mois dans l’opposition, les écologistes ne cherchent plus seulement à défendre le bilan de la précédente majorité. Ils commencent à construire une critique plus globale du nouveau pouvoir municipal, avec un fil conducteur : une manière d’exercer le pouvoir qu’ils rapprochent de la culture politique macroniste.

Le plan d’adaptation cristallise les désaccords

Premier terrain de confrontation : la stratégie climatique présentée par Thomas Cazenave à la rentrée et soumise ce lundi au conseil municipal.

Après un été marqué par des températures exceptionnelles, la nouvelle majorité avait présenté un ensemble de mesures autour d’un centre de supervision climatique, de refuges en période de canicule, de l’ombrage ou encore de l’adaptation des bâtiments publics et des écoles.

Les écologistes ne contestent pas la nécessité de ces mesures. Ils contestent davantage le récit politique qui les accompagne.

Selon eux, une part importante des outils présentés aujourd’hui a été préparée ou rendue possible pendant les six années précédentes. Ils citent notamment les travaux engagés dans les écoles, la végétalisation de l’espace public ou encore la multiplication des lieux de fraîcheur.

Ils avancent même que « trois quarts » des mesures du nouveau plan seraient déjà existantes ou rendues possibles par le précédent mandat. Une estimation formulée par l’opposition, mais qui n’a pas été détaillée mesure par mesure pendant la conférence.

Cette question de la continuité avait déjà été soulevée lors de la présentation de « Bordeaux s’adapte ». Si Thomas Cazenave souhaite élargir l’adaptation climatique à de nouveaux champs, plusieurs dispositifs s’inscrivent aussi dans des politiques amorcées avant son arrivée.

Des contradictions dénoncées par les écologistes

L’opposition attaque surtout ce qu’elle considère comme des contradictions entre le discours climatique de la nouvelle majorité et certaines de ses premières décisions.

Elle cite notamment la place accordée à la voiture, certains aménagements cyclables abandonnés ou modifiés, les orientations en matière de construction ou encore le projet de grand contournement routier de Bordeaux.

Pour les écologistes, ces choix sont difficilement compatibles avec l’ambition affichée d’adapter rapidement Bordeaux au changement climatique.

Ils avaient donc annoncé dès le matin qu’ils ne voteraient pas le plan présenté au conseil municipal. Leur critique porte également sur la nature même de la délibération, qu’ils jugent trop proche du dossier déjà présenté à la presse et insuffisamment précise sur les moyens permettant de mettre en œuvre les mesures annoncées.

Le débat prolonge celui ouvert depuis la rentrée. En confrontant les programmes électoraux aux premières décisions de Thomas Cazenave, Bordeaux Gazette avait déjà constaté que la rupture avec l’ère Hurmic apparaissait beaucoup plus nette sur la sécurité, la voiture ou l’attractivité que sur le climat.

Le « style Macron » transposé à Bordeaux ?

Mais la conférence de presse de lundi matin ne s’est pas limitée au plan d’adaptation.

Pour expliquer leur lecture des six premiers mois de Thomas Cazenave, les écologistes ont développé une grille plus politique : celle d’une transposition au niveau local de méthodes qu’ils associent à Emmanuel Macron.

Le parallèle occupe une place importante dans leur démonstration. Ils rappellent le parcours national du nouveau maire et considèrent que cette culture politique se retrouverait aujourd’hui dans sa manière d’exercer le pouvoir à Bordeaux.

Ils disent notamment retrouver une forte personnalisation, une succession d’annonces et ce qu’ils qualifient d’« hypercommunication ».

Stéphane Pfeiffer résume cette méthode par un « nous, on y arrivera », reprochant au maire de donner parfois l’impression que l’affichage de volontarisme suffirait à résoudre des problèmes plus complexes.

Le désherbage des trottoirs leur sert d’exemple très concret.

Les écologistes reprochent à la nouvelle majorité d’avoir largement communiqué sur le retour des opérations d’arrachage des herbes, tout en engageant, selon eux, plusieurs centaines de milliers d’euros. Leur argument tient en une observation simple : quelques semaines après leur suppression, les herbes repoussent.

Ils y voient donc l’exemple d’une politique immédiatement visible et facilement mise en scène, mais dont l’effet est par nature temporaire.

Interrogés sur le sujet, ils précisent ne pas défendre pour autant l’absence totale d’entretien. Ils jugent nécessaire de dégager les caniveaux ou les trottoirs lorsque les herbes gênent les personnes à mobilité réduite, les poussettes ou la circulation. Ils contestent en revanche l’idée qu’un trottoir sans aucun brin d’herbe serait nécessairement synonyme de propreté.

Cette comparaison avec Emmanuel Macron reste une lecture politique portée par l’opposition. Elle fournit néanmoins la clé qui relie une partie importante des critiques de la matinée : climat, sécurité, stationnement, propreté ou aménagement de l’espace public seraient, selon eux, accompagnés d’une forte mise en scène de l’action municipale.

Aux Capucins, deux visions de l’espace public

Derrière les herbes des trottoirs se dessine également une divergence plus profonde sur la manière de concevoir l’espace public.

Les écologistes citent notamment les allées des Capucins, où ils contestent la suppression de certains mobiliers urbains. Ils redoutent que des assises accessibles gratuitement soient progressivement remplacées par des usages davantage liés aux terrasses et aux activités commerciales.

Pour eux, la question dépasse largement celle des bancs. L’espace public doit rester un lieu où chacun peut s’arrêter, se rencontrer ou simplement s’asseoir sans obligation de consommation. Ils associent cette conception aux bancs, aux chaises, aux aires de jeux mais aussi aux manifestations culturelles et festives organisées dans la rue.

Ils relient cette inquiétude à l’avenir du marché des Capucins. L’ancienne majorité avait travaillé à un passage en régie destiné, selon elle, à permettre des investissements tout en préservant le caractère populaire du marché. Les écologistes disent aujourd’hui manquer de visibilité sur la poursuite de ce projet et craignent une évolution du quartier vers davantage d’« aseptisation ».

Bancs, terrasses, stationnement, végétation spontanée : derrière des sujets parfois très quotidiens apparaissent ainsi deux conceptions différentes de la ville. La nouvelle majorité met davantage en avant la propreté, l’entretien et une réorganisation des usages de l’espace public ; les écologistes défendent davantage la végétalisation et la présence d’espaces gratuits et collectifs.

Le social, autre ligne de fracture

Les écologistes ont également voulu déplacer le débat vers des sujets qu’ils jugent moins présents dans les premières communications de la nouvelle majorité.

Ils citent notamment le CCAS, l’encadrement des loyers, l’accueil des personnes sans domicile ou encore l’accompagnement des personnes souffrant d’addictions.

Sur ce dernier point, ils affirment que la municipalité travaille à la fermeture du principal CAARUD bordelais et qu’aucune solution équivalente ne serait à ce stade clairement identifiée. Ils évoquent également l’abandon d’un second dispositif envisagé dans le secteur des Bassins à flot.

Ces affirmations particulièrement sensibles restent celles de l’opposition et devront être confrontées aux positions de la mairie, de l’Agence régionale de santé et des structures concernées avant de pouvoir être considérées comme des décisions définitivement actées.

Plus largement, les deux groupes écologistes reprochent à Thomas Cazenave de ne pas accorder à la question sociale la même visibilité qu’à la sécurité, à la propreté ou à l’attractivité.

Un comité de veille dans les quartiers

La principale annonce politique nouvelle de la matinée est finalement arrivée à la fin de la conférence.

Les deux groupes écologistes veulent créer un comité de veille citoyenne avec des relais dans les différents quartiers de Bordeaux.

L’objectif affiché est de réunir habitants, responsables associatifs ou citoyens volontaires afin de faire remonter les conséquences concrètes des décisions municipales, les difficultés rencontrées localement mais aussi des propositions issues du terrain.

Les écologistes souhaitent identifier les premiers participants d’ici la fin de l’année 2026 avant de structurer le dispositif, éventuellement par quartier ou quartier de vie, au début de 2027.

Ils distinguent cette initiative des commissions citoyennes municipales, auxquelles ils attribuent une autre vocation, notamment autour du budget participatif et de la vie associative.

Au-delà de son fonctionnement, encore largement à construire, cette annonce marque surtout une évolution : l’ancienne majorité cherche désormais à organiser son opposition au-delà des murs du conseil municipal.

Six mois après, une nouvelle phase politique

La campagne municipale s’était largement construite autour de la rupture avec l’ère Hurmic. Depuis son élection, Thomas Cazenave s’est attaché à rendre ce changement visible sur plusieurs marqueurs.

Six mois plus tard, les écologistes cherchent à retourner cette démonstration. Ils ne contestent plus seulement des décisions une par une : ils tentent désormais d’en proposer une lecture commune.

Leur conférence de presse du 28 septembre constitue ainsi une nouvelle étape. À leurs yeux, les choix sur le climat, le stationnement, le désherbage, les Capucins ou encore le social participeraient d’une même manière d’exercer le pouvoir, qu’ils rapprochent de la culture politique macroniste : beaucoup de communication, des mesures rapidement visibles et des ruptures avec la précédente majorité qu’ils jugent parfois davantage symboliques que structurelles.

Le futur comité de veille citoyenne ajoute désormais à cette bataille du récit une volonté d’organisation sur le terrain.

Quelques heures plus tard, le conseil municipal devait offrir un premier prolongement concret à cette confrontation, avec notamment l’examen du plan d’adaptation climatique.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011