Bordeaux

Six mois après son élection, où Cazenave rompt-il vraiment avec l’ère Hurmic ?

Près de six mois après son élection à la mairie de Bordeaux, Thomas Cazenave revendique un changement de cap avec l’ère Hurmic. Bordeaux Gazette a confronté ses premières orientations aux programmes défendus par les deux candidats en mars dernier. Sécurité, voiture, attractivité économique : certaines ruptures sont nettes. Sur le climat, les frontières apparaissent beaucoup plus poreuses entre les deux projets.

Après les 100 jours, le temps du premier bilan politique. Lors de sa conférence de presse de rentrée, Thomas Cazenave a lui-même présenté cette nouvelle séquence comme une étape différente de son mandat. Après les premières mesures consacrées notamment à la sécurité, à la propreté ou au stationnement, le maire veut désormais préparer Bordeaux aux défis des prochaines décennies.

L’opposition écologiste a choisi ce moment pour contester le récit de rupture porté par la nouvelle majorité. Dans un communiqué publié le 10 septembre, les groupes Écologie et Solidarités et Bordeaux avenir écologique et solidaire accusent Thomas Cazenave d’importer à Bordeaux la politique du « en même temps » : critiquer l’héritage de Pierre Hurmic tout en reprenant, selon eux, une partie de ses politiques.

Le discours très critique envers le bilan Hurmic n’est pas nouveau. Pendant la campagne, Thomas Cazenave avait déjà construit son projet autour d’une rupture revendiquée, opposant son « nouvel élan » à ce qu’il qualifiait d’« immobilisme et de déclin » des six années précédentes.

Six mois plus tard, la confrontation des programmes électoraux avec les premières orientations du nouveau maire permet de mettre cette promesse à l’épreuve. Sur certains sujets, Cazenave applique directement la rupture promise pendant la campagne. Sur d’autres, la frontière avec son prédécesseur apparaît beaucoup moins nette.

Ce que Cazenave avait promis en mars

Le programme électoral de Thomas Cazenave mettait fortement l’accent sur quelques marqueurs : sécurité, accessibilité et stationnement, développement économique, mais comportait également plusieurs engagements environnementaux.

Le candidat promettait notamment de revoir les plans de circulation, de mettre en place un moratoire sur la suppression des places de stationnement et de faciliter l’accès au centre-ville. Sur la sécurité, il annonçait un renforcement important de la police municipale, une brigade de nuit, des antennes de proximité et davantage de vidéoprotection.

L’économie constituait un autre axe assumé : Thomas Cazenave voulait renforcer l’attractivité de Bordeaux, attirer entreprises et investissements et lancer « Je choisis Bordeaux ».

L’adaptation climatique n’était cependant pas absente. Le programme prévoyait notamment l’installation de zones ombragées dans les rues fréquentées, le développement du recyclage de l’eau et des interventions sur les équipements publics.

Six mois plus tard, une grande partie de ces orientations se retrouve dans les premières décisions ou annonces de la nouvelle majorité. Mais l’été 2026, marqué à Bordeaux par des températures exceptionnelles, a considérablement renforcé la place de l’adaptation climatique dans le début de mandat.

Climat : deux projets moins éloignés qu’il n’y paraît

En présentant « Bordeaux s’adapte », Thomas Cazenave a dressé un constat sévère sur l’héritage de son prédécesseur : « Bordeaux n’était pas prête aux dérèglements climatiques ». Il reconnaît l’effort de végétalisation engagé sous Pierre Hurmic, mais considère celui-ci insuffisant et veut aller « bien au-delà ».

Le contraste ainsi dressé avec la précédente majorité mérite toutefois d’être nuancé. Si la végétalisation a constitué l’un des marqueurs du mandat Hurmic, le programme présenté par l’ancien maire pour 2026-2032 ne s’y limitait pas.

Certains leviers aujourd’hui intégrés à « Bordeaux s’adapte » figuraient même dans les projets des deux candidats. Thomas Cazenave proposait l’installation de zones ombragées dans les rues fréquentées. Pierre Hurmic défendait de son côté des trames ombragées et végétalisées, avec notamment des rues voilées pendant l’été.

D’autres convergences apparaissent entre le programme Hurmic et les mesures aujourd’hui annoncées. La nouvelle majorité fixe désormais l’objectif d’un îlot de fraîcheur à moins de 300 mètres de chaque Bordelais, soit quatre à cinq minutes à pied. Pierre Hurmic proposait des îlots de fraîcheur accessibles à moins de cinq minutes à pied.

Même proximité dans les écoles. Thomas Cazenave veut généraliser les brasseurs d’air et renforcer les protections solaires, tandis que le programme Hurmic prévoyait ventilateurs de plafond, ombrières et poursuite du rafraîchissement des écoles et des crèches. L’ancien maire proposait également l’ouverture de lieux publics rafraîchis gratuits lors des canicules.

Ces propositions ne constituent pas le bilan du mandat Hurmic 2020-2026 et rien ne permet de savoir comment elles auraient été mises en œuvre si Pierre Hurmic avait été réélu. Elles montrent en revanche que le débat entre les deux projets climatiques ne se résumait pas, avant l’élection, à une opposition entre végétalisation d’un côté et adaptation de l’autre.

La présence d’une mesure dans les deux programmes ne suffit par ailleurs pas à établir une filiation politique. Elle peut aussi traduire un diagnostic partagé face aux mêmes contraintes climatiques.

Des convergences qui n’effacent pas les différences

« Bordeaux s’adapte » ne peut en effet être résumé à une reprise du programme écologiste.

Le Centre de supervision climatique, destiné à croiser données climatiques, urbaines et sociales, constitue l’un des dispositifs spécifiques mis en avant par la nouvelle majorité pour piloter les épisodes extrêmes. La résilience des réseaux électriques, des transports et des télécommunications prend également une place particulière après les difficultés rencontrées pendant l’été.

La nouvelle majorité systématise aussi certaines réponses : toutes les écoles doivent disposer d’un PPMS canicule d’ici fin 2026 et chacune des 119 écoles bordelaises d’au moins une pièce refuge rafraîchie pour l’été 2027.

Sur le climat, les premières orientations de la nouvelle majorité mêlent donc continuités, convergences avec certaines propositions défendues par Pierre Hurmic et nouveaux dispositifs. Thomas Cazenave revendique surtout un changement d’échelle et une systématisation de la réponse après l’été 2026.

Voiture et stationnement : une rupture beaucoup plus nette

Sur la place de l’automobile, en revanche, Thomas Cazenave reste très proche du candidat qu’il était en mars.

La nouvelle majorité a instauré 30 minutes gratuites de stationnement sur voirie et jusqu’à deux heures gratuites le week-end dans plusieurs parkings aux portes du centre. Lors de sa rentrée, le maire a relié cette politique à la fréquentation du centre-ville et au soutien au commerce.

Interrogé sur les changements apportés à un plan de circulation, Thomas Cazenave a surtout défendu une conception sensiblement différente de celle portée par les écologistes. Il considère que l’électrification progressive du parc automobile modifie le lien entre circulation et émissions de CO2 et refuse d’assimiler systématiquement réduction de la circulation automobile et politique écologique.

Cette orientation prolonge son programme de campagne, qui promettait déjà de revoir certains plans de circulation, de préserver davantage de stationnement et de faciliter l’accès au centre-ville.

C’est donc probablement sur la place accordée à l’automobile que la rupture politique avec l’ère Hurmic apparaît aujourd’hui parmi les plus franches.

Économie et sécurité : le programme Cazenave en application

Même continuité avec ses propres engagements sur l’économie. Thomas Cazenave assume désormais une politique de « prospérité » et d’attractivité, avec la volonté affichée d’accueillir entreprises et investisseurs. Une première opération « Je Choisis Bordeaux - Choose Bordeaux » doit être organisée d’ici Noël.

Cette orientation figurait clairement dans son programme électoral. Elle marque également une différence de discours avec la précédente majorité : le nouveau maire veut faire de l’attractivité économique un axe politique revendiqué de son mandat.

Sur la sécurité, les premières mesures relèvent elles aussi largement de la mise en œuvre du programme Cazenave. Renforcement de la police municipale, brigade de nuit, armement, vidéoprotection ou antennes de police municipale avaient été annoncés pendant la campagne. La brigade de nuit fonctionne déjà six jours sur sept et doit passer à un fonctionnement permanent, sept jours sur sept et 24 heures sur 24, à compter du 1er janvier 2027.

Six mois après, une rupture à géométrie variable

L’opposition écologiste reproche enfin à Thomas Cazenave de ne toujours pas avoir présenté de projet global de mandature. Celui-ci reste effectivement en construction, mais plusieurs échéances sont désormais fixées.

Les premiers axes du projet de territoire doivent être présentés cet automne, avant une présentation complète au printemps 2027. Le plan commerce est attendu en octobre et le programme pluriannuel d’investissement doit être détaillé début novembre. Encore en construction, ce dernier devrait représenter environ 600 millions d’euros, dont 26 % orientés à court et moyen terme vers l’adaptation au réchauffement climatique.

Près de six mois après l’élection, la rupture Cazenave apparaît ainsi à géométrie variable. Elle est nettement identifiable sur la sécurité, la politique automobile et l’attractivité économique, où le maire applique largement les orientations qu’il défendait comme candidat.

Sur l’adaptation climatique, le constat est plus complexe. Confrontée à un été exceptionnel, la nouvelle majorité a fortement développé une politique déjà présente dans son programme. Plusieurs des solutions retenues étaient parallèlement défendues par Pierre Hurmic, tandis que d’autres dispositifs donnent à « Bordeaux s’adapte » une dimension propre.

Hurmic ne peut donc pas être résumé à la végétalisation, pas plus que Cazenave ne peut être résumé à la reprise des idées d’Hurmic. Le premier proposait déjà d’élargir l’adaptation de Bordeaux s’il était réélu ; le second apporte ses propres dispositifs et entend désormais systématiser la réponse. Ce que chacun aurait effectivement réalisé sur six ans ne peut, à ce stade, être établi.

Après la bataille des 100 premiers jours et des mesures immédiatement visibles, le débat politique bordelais se déplace ainsi vers une question plus structurante : qu’est-ce qui, dans le projet Cazenave, relève réellement de la rupture, de la continuité ou de l’adaptation aux événements ?

Écrit par

La rédaction