On pourrait croire qu’après un incendie, le bois devient plus rare et donc plus précieux. La réalité est presque inverse. En Gironde, près de cinq millions de tonnes de bois devront être exploitées et valorisées dans les prochains mois. Derrière les paysages dévastés se joue désormais une véritable course contre la montre, aux conséquences économiques majeures pour toute la filière forêt-bois régionale.
Pendant plusieurs jours, les regards étaient tournés vers les Canadair, les sapeurs-pompiers et les milliers d’habitants évacués. Aujourd’hui, si l’urgence opérationnelle diminue progressivement, une nouvelle phase s’ouvre pour les propriétaires forestiers, les exploitants, les transporteurs et les industriels du bois.
Les incendies qui ont ravagé la Gironde ont détruit environ 42 000 hectares de forêt. Selon les premières estimations de la filière, près de cinq millions de tonnes de bois devront désormais être exploitées et valorisées. Un volume considérable, équivalent à près d’une année de consommation de l’industrie du bois du massif des Landes de Gascogne, qui devra être traité dans des délais très courts.
Une course contre le temps
Contrairement à une idée reçue, un arbre touché par un incendie n’est pas forcément perdu.
Dans de nombreux cas, le feu n’a détruit que l’écorce ou les parties extérieures du tronc. Le cœur du bois reste exploitable. Mais cette valeur ne dure pas indéfiniment.
Après un incendie, les pins deviennent particulièrement vulnérables aux champignons et aux insectes. Les professionnels redoutent notamment le phénomène de bleuissement, provoqué par des champignons qui colorent le bois et réduisent sa valeur commerciale. Plus les arbres restent longtemps sur pied ou au sol, plus ils risquent également de se fissurer ou de perdre leurs qualités mécaniques.
C’est pourquoi les exploitants cherchent à intervenir le plus rapidement possible afin de préserver les débouchés les plus rémunérateurs. Chaque semaine gagnée permet de conserver une partie de la valeur du bois, tandis qu’un retard peut entraîner son déclassement vers des usages moins rémunérateurs.
Un marché sous tension
Habituellement, les coupes forestières sont réparties tout au long de l’année selon les besoins des industriels.
Après un incendie de cette ampleur, le fonctionnement économique est totalement différent. Les propriétaires n’ont plus la possibilité d’attendre le moment le plus favorable pour vendre leur bois. Ils doivent exploiter rapidement les arbres encore valorisables, ce qui entraîne un afflux exceptionnel de matière première sur le marché.
En économie, lorsque l’offre augmente beaucoup plus vite que la demande, les prix ont naturellement tendance à être orientés à la baisse. Or les capacités des scieries, des papeteries ou des entreprises de transformation ne peuvent pas être multipliées du jour au lendemain. Toute la difficulté consiste donc à absorber un volume inédit de bois sans déséquilibrer durablement le marché.
Les professionnels évoquent ainsi un risque de pression sur les prix de certaines qualités de bois, en particulier si les volumes disponibles dépassent les capacités de transformation pendant plusieurs mois. Son ampleur reste toutefois difficile à mesurer à ce stade et dépendra notamment de la qualité des bois récupérés, de la demande industrielle et du rythme d’exploitation des parcelles sinistrées.

- Que devient un pin après un incendie ? Cette infographie résume les différentes étapes de son exploitation et de sa valorisation, ainsi que les principaux défis auxquels est confrontée la filière forêt-bois.
Des scieries face à un afflux inédit
La difficulté ne concerne pas uniquement les prix.
Les scieries, les papeteries et les fabricants de panneaux devront absorber en quelques mois des volumes qu’ils traitent habituellement sur une période beaucoup plus longue. Cette situation pourrait entraîner des tensions sur les capacités de production et rallonger les délais de transformation.
Les entreprises de transport seront elles aussi fortement sollicitées pour évacuer les grumes depuis les parcelles incendiées jusqu’aux sites industriels. Cette logistique représente un défi considérable, d’autant que certaines zones restent difficiles d’accès ou nécessitent encore des travaux de sécurisation.
Le stockage constitue enfin un enjeu majeur. Pour éviter que les bois ne se dégradent trop rapidement, la filière pourrait remettre en service des plateformes de conservation sous aspersion d’eau, déjà utilisées après la tempête Klaus en 2009. Cette technique permet de ralentir le développement des champignons et des insectes en maintenant les grumes dans de bonnes conditions avant leur transformation.
Tous les arbres ne connaîtront pas le même destin
Le devenir du bois dépendra essentiellement de l’intensité des dégâts subis.
Les grumes les moins endommagées pourront encore être transformées en bois d’œuvre, notamment pour la construction, les charpentes ou certains aménagements.
Les bois présentant davantage de défauts rejoindront les filières de l’emballage, de la palette, des panneaux ou de la pâte à papier, dont les exigences techniques sont différentes.
Les arbres les plus fortement dégradés seront quant à eux orientés vers le bois-énergie, notamment sous forme de plaquettes destinées aux chaufferies biomasse.
Enfin, lorsque le bois est trop détérioré ou que son exploitation coûterait davantage que sa valeur marchande, certaines parcelles pourraient ne faire l’objet d’aucune valorisation économique.
Cette hiérarchie des usages explique pourquoi chaque semaine gagnée peut permettre de préserver une partie de la valeur économique des peuplements sinistrés.
Une filière stratégique pour la Nouvelle-Aquitaine
L’enjeu dépasse largement les seuls propriétaires forestiers.
La filière forêt-bois représente environ 60 000 emplois en Nouvelle-Aquitaine. Des entreprises de travaux forestiers aux transporteurs, en passant par les scieries, les papeteries, les fabricants de panneaux et les industriels de la transformation, toute une économie dépend de la bonne gestion de cette ressource.
Selon les premières estimations, le coût économique des incendies pour la filière pourrait dépasser 500 millions d’euros, entre les pertes de bois, les travaux de sécurisation, les opérations de reboisement et les conséquences pour les entreprises concernées.
Préparer la forêt des prochaines décennies
Une fois les bois évacués commencera un chantier encore plus long : celui de la reconstitution de la forêt.
Le pin maritime devrait rester l’essence dominante du massif des Landes de Gascogne, mais la catastrophe relance les réflexions sur l’adaptation de la forêt au changement climatique, la diversification des peuplements, la création de pare-feu plus larges ou encore l’organisation de la propriété forestière.
Après avoir remporté la bataille contre les flammes, la forêt girondine entame désormais une autre course contre la montre : préserver la valeur économique des arbres qui peuvent encore l’être tout en préparant un massif forestier qui mettra plusieurs décennies à retrouver son visage.



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