Bassin d’Arcachon

Avant la forêt de pins, le visage oublié des Landes girondines

Dans l’ouest et le sud de la Gironde, les longues étendues de pins paraissent avoir toujours existé. Pourtant, avant le boisement massif du XIXe siècle, le territoire était largement occupé par des landes ouvertes où bergers et troupeaux participaient à un fragile équilibre agropastoral. L’arrivée de la forêt a transformé les paysages, l’économie et la vie des habitants. Une histoire qui éclaire aussi les questions posées aujourd’hui par les incendies et le changement climatique.

Dans l’imaginaire collectif, le Médoc, le Pays de Buch et le sud de la Gironde semblent indissociables de leurs longues étendues de pins. La forêt paraît avoir toujours été là, avec ses chemins rectilignes, ses parcelles alignées et cette odeur de résine caractéristique des journées chaudes.

Pourtant, le paysage que nous connaissons aujourd’hui est relativement récent. Il y a deux siècles, une grande partie des Landes de Gascogne ne ressemblait pas à une forêt, mais à un vaste territoire ouvert, humide et faiblement peuplé.

La plantation massive de pins au XIXe siècle n’a pas seulement changé le décor. Elle a bouleversé une société entière, fait reculer certaines activités et donné naissance à une économie qui continue de structurer une partie de la Gironde et des Landes.

À l’heure où les incendies rappellent la fragilité du massif, revenir sur son histoire permet de mieux comprendre ce que nous regardons lorsque nous parlons de « forêt girondine ».

Avant la forêt, un immense territoire de landes

Les Landes de Gascogne forment une région naturelle bien plus vaste que le seul département des Landes. Elles s’étendent sur une partie de la Gironde, des Landes et du Lot-et-Garonne, dans un vaste triangle allant du Médoc aux environs de l’Adour et de la vallée de la Garonne.

Avant les grandes plantations du XIXe siècle, ce territoire n’était pas entièrement dépourvu d’arbres. Des pins maritimes poussaient déjà naturellement dans certains secteurs, notamment près du littoral, tandis que des chênes, des aulnes, des bouleaux et des saules occupaient les abords des cours d’eau et les sols les mieux drainés.

Mais l’essentiel du paysage était composé de landes ouvertes. Selon les secteurs, elles pouvaient être sèches, couvertes de bruyères et d’ajoncs, ou beaucoup plus humides. Le sol sablonneux, très plat et parfois rendu imperméable par la présence d’alios, évacuait difficilement l’eau. En hiver, certaines zones devenaient détrempées ou temporairement inondées. En été, elles pouvaient au contraire s’assécher rapidement.

Il serait donc excessif de décrire les Landes de Gascogne comme un marécage continu. Le territoire formait plutôt une mosaïque de landes, de zones humides, de lagunes, de boisements, de cours d’eau, de pâturages et de terres cultivées autour des villages.

En Gironde, cette région naturelle englobe notamment le Médoc forestier, le Pays de Buch et la Haute Lande girondine, autour de communes comme Belin-Béliet, Hostens, Saint-Symphorien ou Captieux.

Comment vivait-on dans les airiaux ?

La vie s’organisait notamment autour des airiaux, ces espaces ouverts où se regroupaient les habitations et les bâtiments agricoles. Les maisons étaient généralement entourées de pelouses et de chênes, dont l’ombre protégeait les habitants et les animaux pendant les fortes chaleurs.

Sur des sols pauvres, l’agriculture restait difficile. Les habitants cultivaient principalement du seigle, mais aussi du millet et d’autres productions destinées à leur propre consommation. L’élevage des brebis jouait un rôle essentiel, moins pour la viande ou la laine que pour le fumier produit par les troupeaux.

Les animaux parcouraient les landes pendant la journée avant d’être regroupés la nuit dans les bergeries. Leur litière était constituée de végétaux prélevés dans la lande (bruyères, fougères, ajoncs ou molinie) selon une pratique appelée soutrage. Mélangée aux déjections du troupeau, cette matière produisait le fumier indispensable aux cultures.

La lande, les brebis et les champs formaient ainsi un système étroitement dépendant. La disparition d’un seul de ces éléments menaçait l’équilibre de l’ensemble.

C’est dans ce paysage que s’est imposée la figure du berger sur échasses.

Appelées tchanques dans la région, du gascon chancas, les échasses permettaient aux bergers de se déplacer plus rapidement sur de longues distances, de franchir les fossés et les secteurs détrempés, mais aussi de voir au-dessus des bruyères et des ajoncs pour surveiller les troupeaux.

Avec leur long bâton, les bergers pouvaient former une sorte de trépied sur lequel ils se reposaient tout en gardant les animaux. Cette image a largement nourri le folklore landais, mais elle correspondait d’abord à une réalité quotidienne : celle d’hommes devant parcourir de vastes étendues dans un environnement où les chemins étaient rares.

Le pin était déjà là avant Napoléon III

L’histoire est parfois racontée de manière très simple : avant 1857, il n’y aurait eu que des marécages, puis Napoléon III aurait fait planter des pins pour assainir la région. La réalité est plus complexe.

Le pin maritime est une essence locale, connue et exploitée bien avant le XIXe siècle. Son bois servait à la construction, au chauffage ou à la fabrication de charbon. Sa résine était également utilisée, notamment pour produire de la poix destinée au calfatage des navires.

Des forêts anciennes existaient déjà dans certains secteurs girondins. La forêt usagère de La Teste-de-Buch, dont les règles d’exploitation remontent à plusieurs siècles, en constitue l’exemple le plus connu.

Les premières plantations importantes précèdent également la loi de 1857. Dès la fin du XVIIIe siècle, des travaux sont menés pour maîtriser le déplacement des dunes du littoral, qui menace les villages et les terres situées en arrière.

La fixation commence par la pose de palissades et la plantation d’oyats, capables de retenir le sable. Les pins sont ensuite installés en arrière afin de stabiliser durablement les dunes et de protéger les territoires voisins.

Ces travaux sont notamment associés à Nicolas Brémontier, ingénieur des Ponts et Chaussées, même si les techniques employées avaient déjà été expérimentées localement avant son intervention.

La loi de 1857 accélère le boisement

La loi du 19 juin 1857 marque une accélération décisive. Elle impose aux communes de Gironde et des Landes d’assainir et de mettre en culture leurs terrains communaux.

Pour évacuer l’eau, des fossés de drainage sont creusés sur de vastes surfaces. Les communes doivent réaliser les travaux nécessaires, boiser les terrains ou les vendre lorsqu’elles ne disposent pas des moyens suffisants pour les mettre en valeur.

Cette transformation répond à une vision du progrès propre au XIXe siècle. Aux yeux de l’administration et de nombreux propriétaires, la lande est considérée comme un territoire improductif qu’il faut assainir et valoriser. Le pin maritime offre plusieurs avantages : il s’adapte aux sols pauvres, pousse relativement vite et peut fournir du bois comme de la résine.

Mais ces terres jugées insuffisamment exploitées ne sont pas vides. Elles sont utilisées collectivement par les habitants pour faire paître les troupeaux, prélever la litière des bergeries, couper du bois ou récupérer différentes ressources.

Leur boisement et leur vente progressive remettent donc en cause un système social ancien. À mesure que les pins gagnent du terrain, les espaces de pâturage diminuent. L’élevage ovin recule, tout comme la figure du berger sur échasses.

Un paysage disparaît, mais aussi une manière d’habiter, de travailler et de partager le territoire.

Du berger au gemmeur

La forêt ne fait pas apparaître le gemmage, déjà pratiqué dans les pinèdes anciennes du littoral et du Pays de Buch. Elle lui donne cependant une ampleur nouvelle.

Avec l’extension du massif, le gemmeur devient l’une des figures centrales du territoire. À l’aide d’un outil appelé hapchot, il pratique une entaille dans le tronc du pin afin d’en recueillir la résine. Celle-ci est dirigée vers un récipient fixé à l’arbre, puis collectée avant d’être transformée.

La résine, parfois surnommée « l’or blanc » des Landes de Gascogne, alimente une industrie importante. Elle permet notamment de produire de l’essence de térébenthine et de la colophane, utilisées dans la fabrication de peintures, de vernis, de savons, d’encres ou de produits d’entretien.

Autour du gemmage se développent des ateliers, des usines et des circuits commerciaux. Le bois fournit également des poteaux de mines, des traverses de chemin de fer, des charpentes et des emballages, puis de la pâte à papier et des panneaux.

La plantation des pins apporte ainsi une nouvelle source de richesse et de travail à des territoires longtemps considérés comme pauvres et isolés. Elle accompagne aussi le développement des routes, du chemin de fer et des industries de transformation.

Mais le travail des gemmeurs reste physique, saisonnier et dépendant du cours de la résine. Au XXe siècle, la concurrence internationale et le développement de produits issus du pétrole entraînent son déclin. Le gemmage disparaît presque entièrement à la fin du siècle, tandis que la filière se recentre sur le bois, le papier, les panneaux, l’énergie et la chimie végétale.

Ce que la forêt a apporté, ce que la lande a perdu

Le boisement des Landes de Gascogne ne peut être résumé à une réussite économique ou, à l’inverse, à une catastrophe écologique.

Sur le littoral, les travaux de boisement ont contribué à stabiliser les dunes. Sur le plateau, ils ont permis de mettre en valeur des sols jusque-là occupés par les landes et de faire naître une importante filière économique.

La forêt est devenue un paysage familier, un patrimoine culturel et un élément majeur de l’identité régionale. Même cultivée, elle accueille une faune et une flore importantes, particulièrement dans les zones humides, les lagunes, les lisières, les ripisylves et les peuplements où le pin cohabite avec des feuillus.

Mais sa progression a aussi entraîné la disparition d’une grande partie des landes ouvertes et des milieux qui leur étaient associés. Le drainage a modifié la circulation de l’eau. Les usages collectifs des terres ont reculé et le système agropastoral s’est effacé.

Le massif actuel n’est d’ailleurs pas homogène. Il rassemble des forêts domaniales, des parcelles communales et une multitude de propriétés privées. Il comprend également des espaces au statut particulier, comme la forêt usagère de La Teste-de-Buch.

Le pin maritime y domine largement, mais des chênes, des bouleaux, des aulnes, des saules et d’autres essences subsistent, notamment près des cours d’eau, sur le littoral et dans les secteurs les moins transformés.

Une forêt productive face au risque d’incendie

Les incendies qui frappent régulièrement la Gironde ramènent une question ancienne : la structure du massif le rend-elle plus vulnérable au feu ?

Le pin maritime est une essence locale, adaptée au climat et aux sols des Landes de Gascogne. Il serait donc trompeur d’en faire le seul responsable des incendies.

Les départs de feu sont très majoritairement d’origine humaine, qu’ils résultent d’un accident, d’une imprudence ou d’un acte volontaire. Leur propagation dépend ensuite de nombreux facteurs : sécheresse, chaleur, vent, état de la végétation, entretien des parcelles, accès des secours et continuité du combustible.

Mais un vaste massif largement dominé par une seule essence et composé de nombreuses parcelles de même âge peut présenter des fragilités. L’homogénéité des peuplements accroît également leur exposition à certains parasites, aux maladies et aux tempêtes.

La défense contre les incendies commence à s’organiser dès la fin du XIXe siècle. Une ordonnance de 1945 rend les associations syndicales de défense des forêts contre l’incendie obligatoires dans le périmètre des Landes de Gascogne.

Les grands feux de l’après-guerre, notamment la catastrophe d’août 1949 qui fit 82 morts en Gironde, conduisent ensuite à renforcer profondément l’organisation du massif. Des pistes, des fossés, des points d’eau et des pare-feux sont développés pour faciliter l’entretien des parcelles et l’intervention des secours.

Ce réseau reste aujourd’hui essentiel. Mais le changement climatique oblige à repenser certaines pratiques. La hausse des températures, les sécheresses plus longues et la répétition des épisodes extrêmes augmentent les tensions sur la forêt.

La place des feuillus, la préservation des zones humides, la diversité des âges, l’entretien du sous-bois et l’organisation des parcelles font partie des pistes étudiées pour améliorer sa résistance, sans nier la place économique du pin maritime.

Comprendre la forêt pour préparer son avenir

En moins de deux siècles, les Landes de Gascogne ont connu une transformation spectaculaire. Le territoire des bergers, des troupeaux et des landes ouvertes est devenu celui des gemmeurs, puis d’une filière moderne du bois et du papier.

La forêt de pins fait désormais partie du patrimoine girondin. Des générations ont travaillé, vécu et grandi autour d’elle. Elle protège des paysages, abrite de nombreuses espèces, fournit une ressource renouvelable et contribue toujours à l’économie régionale.

Mais son apparence actuelle est le résultat de choix politiques, économiques et techniques qui ont profondément modifié les milieux naturels et la vie des habitants.

Les incendies rappellent aujourd’hui que ce paysage n’est ni immuable ni invulnérable. Comprendre ce qu’il y avait avant les pins ne signifie pas vouloir revenir à la lande du XIXe siècle. Cela permet de mesurer la profondeur des transformations passées et de poser une question devenue centrale : à quoi devra ressembler la forêt girondine de demain ?

Pour aller plus loin

Photo de Une : Habitants des Landes, Jean-Louis Gintrac, vers 1830 — Musée des Beaux-Arts de Bordeaux / Wikimedia Commons, domaine public.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011