Saucats

En 1949, l’incendie qui a redessiné la forêt girondin

En août 1949, un incendie parti de Saucats parcourait environ 50 000 hectares et coûtait la vie à 82 personnes. Le drame a accéléré la transformation du massif des Landes de Gascogne. Dans les pistes, les points d’eau et les dispositifs de surveillance actuels, la forêt girondine porte encore les traces de cette catastrophe.

Depuis quelques jours, la Gironde compte son eau et surveille de nouveau ses forêts. Le 6 juillet, la préfecture a renforcé les restrictions temporaires sur les usages de l’eau. Face à la sécheresse de la végétation et aux températures élevées, le département est également passé en vigilance orange pour le risque d’incendie.

Dans le massif forestier, cette vigilance se traduit par des règles très concrètes. Les travaux susceptibles de provoquer un départ de feu sont encadrés, certains chantiers forestiers doivent s’interrompre en début d’après-midi et la fréquentation des espaces boisés peut être limitée selon le niveau de risque.

Mais la prévention se lit aussi dans le paysage. Au sud et à l’ouest de Bordeaux, les pistes sableuses rectilignes, les fossés, les points d’eau, les panneaux numérotés et les coupures aménagées entre les parcelles composent une géographie particulière. Cette forêt n’est pas seulement exploitée : elle est organisée pour être défendue.

Une partie de ce système existait déjà avant 1949. Mais la catastrophe survenue entre le 19 et le 23 août de cette année-là en a révélé les insuffisances et accéléré sa transformation.

Une forêt déjà ravagée par les incendies

À la fin des années 1940, le massif des Landes de Gascogne sort éprouvé d’une longue période de feux. Entre 1937 et 1949, plus de 450 000 hectares, soit plus de 40 % de sa superficie, auraient été parcourus par les flammes, selon l’Atlas des paysages des Landes.

La Seconde Guerre mondiale a désorganisé l’entretien des parcelles. Les pistes et les pare-feux sont parfois envahis par la végétation, les bras manquent et les moyens mécaniques restent limités. À cela s’ajoutent plusieurs étés secs. En août 1949, pins, broussailles et litières végétales forment un combustible presque continu.

Le feu se déclare le 19 août dans le secteur du Murat, sur la commune de Saucats. Il échappe rapidement aux premiers sauveteurs. Favorisé par la sécheresse, il se propage en direction de Cestas, puis gagne les secteurs du Barp, de Marcheprime et de Mios.

Le 20 août, le feu encercle les sauveteurs

Dans l’après-midi du 20 août, l’incendie connaît un emballement d’une violence extrême, souvent décrit comme une tempête de feu. Sa progression surprend et encercle plusieurs groupes engagés dans la lutte.

À cette époque, les habitants occupent encore une place centrale dans le dispositif. Au son du tocsin, des hommes âgés de plus de 16 ans peuvent être réquisitionnés à partir de listes établies par les communes. En cas d’incendie majeur, tous les hommes valides sont susceptibles d’être appelés, y compris dans les villages voisins.

Agents forestiers, militaires et habitants mobilisés affrontent les flammes avec les moyens disponibles : outils agricoles, seaux et barriques d’eau, pulvérisateurs à main ou branches de jeunes pins utilisées pour étouffer les foyers.

Les engins motorisés adaptés à la forêt restent rares. Selon l’Écomusée de Marquèze, Saucats ne possède alors qu’une autochenille avançant à 15 km/h, équipée d’une rampe d’arrosage reliée à un réservoir de 600 litres. L’eau doit être prélevée dans les puits ou dans les crastes, ces fossés qui sillonnent le massif, lorsqu’ils ne sont pas à sec.

Le bilan retenu est de 82 morts. Parmi les victimes figurent des agents des Eaux et Forêts, de nombreux habitants mobilisés et 23 militaires d’un régiment d’artillerie de Châtellerault, appelés en renfort. Le maire de Saucats, Roger Giraudeau, perd également la vie.

La commune de Canéjan paie le tribut le plus lourd avec 29 morts. Dans ce village qui compte alors moins de 500 habitants, la catastrophe laisse une blessure durable.

Incendie d’août 1949 de Saucats

Des cendres jusque sur Bordeaux

L’ampleur exacte des surfaces touchées reste discutée. L’Écomusée de Marquèze retient environ 50 000 hectares parcourus par le feu, dont 25 000 hectares de forêt. D’autres sources parlent de 50 000 hectares forestiers incendiés, sans toujours distinguer les boisements des landes et des terres agricoles.

La catastrophe dépasse en tout cas largement les communes directement menacées. Le panache de fumée atteint l’agglomération bordelaise. Des cendres retombent sur la ville et assombrissent le ciel, donnant aux habitants éloignés du front une mesure de l’ampleur du sinistre.

Le drame connaît un retentissement national. Une journée de deuil est déclarée le 24 août. Les hommages rappellent que l’incendie n’a pas seulement détruit des arbres et des bâtiments : il a surtout emporté ceux qui avaient été envoyés au-devant des flammes, avec une formation limitée et des moyens insuffisants face à un sinistre de cette dimension.

Après la journée meurtrière du 20 août, les pompiers de Paris sont dépêchés sur place, puis rejoints par des pompiers britanniques du Kent et des membres de la Royal Air Force. Leur intervention fait apparaître des différences de méthodes avec les habitants du massif, habitués à combattre les incendies selon des pratiques locales.

Le 23 août, environ 1 600 hommes sont mobilisés dans le secteur de La Brède, où le feu menace notamment les terres du château de Montesquieu, selon le documentaire 1949 : le Grand Feu de Laurent Tournebise. L’incendie est finalement contenu. Il laisse derrière lui des dizaines de fermes détruites et des centaines d’habitants contraints de quitter leur domicile. L’Écomusée de Marquèze estime à environ 150 le nombre total de scieries, fermes et habitations détruites.

La DFCI existait déjà, mais le système change d’échelle

Dès les mois suivants, forestiers et pouvoirs publics cherchent à tirer les enseignements de la catastrophe. Il ne s’agit plus seulement de replanter les pins détruits. Il faut rendre le massif accessible, améliorer l’approvisionnement en eau, détecter plus tôt les départs de feu et mieux définir les responsabilités.

L’incendie de 1949 n’a pas créé à lui seul la Défense des forêts contre les incendies. Les premières associations de propriétaires forestiers chargées de la prévention sont plus anciennes. Une ordonnance du 28 avril 1945 avait déjà rendu leur organisation obligatoire dans le périmètre des Landes de Gascogne.

La succession des grands incendies de 1947 et 1949 accélère cependant la mise en place d’un modèle plus structuré. Les rôles sont progressivement séparés : aux associations syndicales de DFCI reviennent la prévention, l’entretien et l’aménagement du territoire ; aux sapeurs-pompiers, la lutte active contre les flammes.

La forêt est davantage quadrillée. Des pistes sont ouvertes ou remises en état pour permettre aux véhicules d’atteindre rapidement les foyers. Les voies sont bordées de fossés afin d’améliorer le drainage et de maintenir leur accessibilité. Des points d’eau, des forages et des réserves sont aménagés. Des tours de guet, puis des dispositifs de surveillance plus modernes, permettent de repérer plus rapidement les fumées.

Ce réseau continue d’être entretenu et adapté. Dans l’ensemble du massif des Landes de Gascogne, l’Atlas des paysages recense aujourd’hui quelque 43 000 kilomètres de pistes et environ 3 500 points d’eau.

Une forêt équipée, mais toujours peu diversifiée

La transformation engagée après 1949 a rendu le massif plus accessible et mieux défendu, sans remettre en cause sa vocation première : produire du bois. La forêt des Landes de Gascogne demeure largement dominée par le pin maritime, cultivé en peuplements réguliers sur de vastes surfaces.

Le pin maritime n’est pas une espèce étrangère au territoire. Il était naturellement présent dans la région avant son extension massive au XIXe siècle. Mais la forêt actuelle est en grande partie une forêt cultivée, façonnée par les besoins de la sylviculture et de l’industrie du bois.

Selon une étude prospective de l’INRA, devenu depuis INRAE, le pin maritime constituait encore l’essence principale de 84 % des surfaces forestières du massif à la fin des années 2000. Cette relative homogénéité représente une fragilité. Les aiguilles, les branches basses et la végétation du sous-bois peuvent former, lorsqu’elles sont sèches, une masse combustible continue. Des parcelles voisines d’âge et de structure comparables peuvent également faciliter la progression du feu à l’échelle du paysage.

La monoculture expose par ailleurs le massif à d’autres risques collectifs. Les tempêtes de 1999 et 2009 ont montré la vulnérabilité de peuplements relativement homogènes. Après le passage de Klaus, la quantité considérable d’arbres abattus a favorisé la prolifération des scolytes, ajoutant plusieurs millions de mètres cubes de bois endommagés au bilan de la tempête.

Pour autant, diversifier la forêt ne constitue pas une protection absolue contre les incendies. Lors des épisodes les plus sévères, toutes les essences peuvent brûler. Le départ et la propagation d’un feu dépendent aussi du vent, de la sécheresse, de l’entretien du sous-bois, de l’âge des parcelles, de leur densité et de la continuité du combustible.

Les recherches s’intéressent donc à une combinaison de réponses : conserver davantage de feuillus, développer des lisières et des îlots mélangés, rompre la continuité des peuplements et adapter les pratiques sylvicoles à des sécheresses plus longues. L’enjeu est de renforcer la résilience du massif sans ignorer le poids économique de la filière bois dans la région.

En 2026, la mémoire du feu demeure dans les règles

Soixante-dix-sept ans après le drame, la forêt girondine a changé, mais sa vulnérabilité n’a pas disparu. Les incendies de Landiras et de La Teste-de-Buch en 2022 l’ont brutalement rappelé. L’urbanisation au contact du massif, les activités humaines et l’allongement des périodes sèches renouvellent même certaines menaces.

En Gironde, 159 communes sont considérées comme particulièrement sensibles au risque de feu de forêt. Les obligations légales de débroussaillement s’appliquent dans les bois, les forêts et les landes de plus de 0,5 hectare, ainsi que dans une bande de 200 mètres autour de ces espaces. Pour les constructions concernées, le débroussaillement doit généralement être effectué sur une profondeur de 50 mètres et sur 6 mètres de part et d’autre des voies privées permettant l’accès des secours.

Toutes ces règles ne découlent pas directement du seul incendie de 1949. Elles sont le résultat de décennies d’expérience, de progrès techniques et de catastrophes successives. Mais le drame de Saucats et de Cestas demeure un moment de bascule : celui où les limites d’une lutte reposant largement sur la mobilisation des habitants sont apparues au prix de 82 vies.

Aujourd’hui, lorsqu’un panneau DFCI indique une piste ou qu’un point d’eau apparaît au milieu des pins, il raconte aussi cette histoire. Celle d’une forêt productive et familière, mieux équipée qu’autrefois, mais dont le paysage et le manque de diversité portent encore les leçons du feu.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011