Bordeaux

“La science n’est pas une opinion” : l’alerte de Gilles Bœuf à Bordeaux

Invité de France Invest à Bordeaux, le biologiste Gilles Bœuf a livré une intervention dense sur le vivant, la santé et les risques environnementaux. Face aux acteurs économiques, il a rappelé que les entreprises ne peuvent plus penser leur avenir sans intégrer la biodiversité, l’eau, la santé environnementale et les effets du dérèglement climatique.

Que venait faire une conférence sur le vivant au milieu d’une soirée consacrée au capital-investissement ? À Bordeaux, la réponse de Gilles Bœuf a été directe : les entreprises ne peuvent plus penser leur avenir sans intégrer l’eau, la biodiversité, la santé et les risques environnementaux.

Lundi 27 avril, à la Cité du Vin, France Invest avait réuni des acteurs économiques autour du financement et de la transformation des entreprises du territoire. L’organisation professionnelle, qui représente les acteurs du capital-investissement, de la dette privée et de l’infrastructure, avait déjà présenté les chiffres régionaux de l’investissement en Nouvelle-Aquitaine, avant de donner la parole à Anne-Catherine Péchinot, directrice générale d’Easy Cash, sur le modèle économique de la seconde main.

Avec Gilles Bœuf, biologiste, universitaire et formateur en entreprises, la rencontre a changé d’échelle. Il n’était plus seulement question de croissance, de fonds propres ou de modèle d’affaires, mais de conditions d’existence. Son message tient en une idée forte : les entreprises ne vivent pas hors du monde vivant. Elles dépendent de l’eau, des sols, des matières premières, de la santé des écosystèmes et de territoires encore habitables.

En Nouvelle-Aquitaine, cette réflexion résonne particulièrement. La région est directement concernée par les enjeux liés à l’estuaire de la Gironde, au littoral, aux vignobles, à l’agriculture, aux zones humides, aux canicules urbaines et à la qualité de l’eau. Autant de sujets qui ne relèvent plus seulement de l’environnement, mais aussi de l’économie, de la santé publique et de l’aménagement du territoire.

Le climat ne suffit pas à résumer la crise

Gilles Bœuf l’a martelé : parler du climat est nécessaire, mais insuffisant. Le réchauffement, la montée du niveau des mers, les canicules ou la modification des régimes de pluie sont déjà des réalités qui affectent les activités humaines. Mais réduire la crise écologique au seul climat reviendrait à passer à côté d’un autre effondrement, plus discret : celui du vivant.

Le biologiste insiste sur les écosystèmes comme des constructions complexes, faites d’associations entre espèces, milieux, sols, eau, plantes, bactéries, animaux et humains. Dans cette lecture, le vivant n’est pas une somme d’éléments isolés, mais un tissu d’interdépendances. Détruire une partie de ce tissu finit par fragiliser l’ensemble.

À Bordeaux, il a aussi rappelé une phrase simple, devenue le fil rouge de son intervention : “La science n’est pas une opinion.” Une manière de dénoncer la confusion entre savoir scientifique, commentaires rapides, croyances et discours d’influence. Pour Gilles Bœuf, les données sur le climat, les pollutions, les maladies émergentes ou l’érosion de la biodiversité doivent servir de base aux décisions publiques comme économiques.

Cette précision n’est pas anodine. Dans une période où les sujets environnementaux sont souvent ramenés à des clivages politiques ou à des controverses de plateau, le biologiste défend une autre approche : regarder les faits, les documenter, puis décider en connaissance de cause. Les scientifiques n’ont pas vocation à gouverner, mais leur travail permet d’éclairer les choix.

La Gironde comme terrain d’exemples

L’intervention a pris une résonance particulière dans un territoire où l’eau, les fleuves et l’estuaire structurent depuis longtemps les paysages comme les activités économiques. Gilles Bœuf a notamment évoqué l’anguille, longtemps abondante en Europe de l’Ouest, aujourd’hui en fort recul. Il a aussi parlé du sturgeon européen, espèce emblématique liée à l’estuaire de la Gironde et à l’histoire du caviar, dont la raréfaction illustre la pression exercée par les activités humaines sur certaines espèces à forte valeur économique.

Ces exemples locaux parlent à la Gironde. Ils rappellent que la biodiversité n’est pas seulement une question lointaine, réservée aux forêts tropicales ou aux récifs coralliens. Elle concerne aussi les poissons migrateurs, les cours d’eau, les zones humides, les pollutions diffuses, la qualité des milieux et les usages économiques qui en dépendent.

Le propos dépasse toutefois la seule protection des espèces. Gilles Bœuf a élargi le sujet à la santé environnementale. L’humain, rappelle-t-il, n’est pas extérieur au vivant. Il en fait partie. Il mange du vivant, respire dans un environnement vivant, dépend de son microbiote et interagit avec des milliers d’organismes invisibles. Cette vision rejoint l’approche dite “Une seule santé”, qui relie santé humaine, santé animale et état de l’environnement.

Maladies émergentes et signaux faibles

L’un des passages les plus concrets concernait les maladies émergentes. Gilles Bœuf a cité le moustique tigre, arrivé en France au cours des années 2000 et désormais installé dans de nombreux territoires, dont la Nouvelle-Aquitaine. Avec lui, reviennent des questions que l’on associait autrefois à des régions plus lointaines : dengue, chikungunya, virus émergents, tiques ou maladies transmises par des vecteurs favorisés par les mobilités, les échanges et le changement climatique.

Pour le biologiste, ces phénomènes sont des signaux faibles qu’il faut apprendre à détecter avant qu’ils ne deviennent des crises. La pandémie de Covid-19 a montré la vitesse à laquelle un événement biologique peut bouleverser l’économie mondiale, les mobilités, les chaînes logistiques, les systèmes de santé et l’organisation des entreprises.

La question n’est donc plus de savoir si le vivant concerne l’économie, mais jusqu’où l’économie accepte d’en tenir compte. Dans cette logique, la prévention devient un sujet stratégique. Surveiller l’arrivée de nouveaux moustiques, comprendre l’antibiorésistance, protéger la qualité de l’eau, anticiper les vagues de chaleur ou mieux connaître les effets des pollutions ne sont pas seulement des sujets de chercheurs ou de collectivités. Ce sont aussi des conditions de stabilité pour les entreprises, les assureurs, les investisseurs et les territoires.

Les entreprises appelées à changer de regard

C’est sans doute le point le plus politique, au sens large, de son intervention. Devant un public composé d’acteurs économiques, Gilles Bœuf n’a pas opposé entreprise et écologie. Il a au contraire insisté sur leur responsabilité commune. Selon lui, sans les entreprises, la transformation ne pourra pas se faire. Mais cette transformation suppose de sortir d’une logique où la valeur se réduit au prix immédiat et à la rentabilité de court terme.

Il a ainsi insisté sur la différence entre coût, prix et valeur. Une espèce, une rivière, un sol vivant ou un service rendu par la biodiversité peuvent ne pas avoir de prix visible dans un bilan comptable, tout en ayant une valeur immense pour la société. Cette réflexion rejoint directement les débats actuels sur les modèles économiques : comment mesurer ce qui compte vraiment ? Comment éviter que la destruction d’un milieu apparaisse rentable parce que ses conséquences ne sont pas intégrées dans les comptes ?

La biodiversité n’est pas un décor. Elle est une condition de stabilité économique. Pour les entreprises, cette question devient de plus en plus concrète. Une sécheresse, une canicule, une pollution, une crise sanitaire ou une perte de biodiversité peuvent affecter une chaîne d’approvisionnement, un site de production, un territoire touristique, une exploitation agricole, une activité de service ou même la capacité d’un risque à être assuré.

Le vivant n’est donc pas seulement un sujet moral. Il devient un sujet opérationnel.

Une intervention qui dépasse le cadre de la soirée

À Bordeaux, cette prise de parole a donné une profondeur particulière à la rencontre France Invest. Elle rappelait que les entreprises de demain ne seront pas seulement jugées sur leur croissance ou leur capacité à lever des fonds, mais aussi sur leur manière d’habiter un territoire, d’utiliser les ressources, de prévenir les risques et de préserver les conditions du vivant.

Pour la Gironde et la Nouvelle-Aquitaine, cette réflexion est loin d’être théorique. Entre estuaire, littoral, vignobles, agriculture, urbanisation, canicules, qualité de l’eau et mutations sanitaires, le territoire se trouve au croisement de nombreux défis. La question posée par Gilles Bœuf aux acteurs économiques pourrait se résumer ainsi : comment continuer à produire, financer et développer sans abîmer ce qui rend cette activité possible ?

Dans une soirée consacrée au financement et à la transformation des entreprises, l’intervention du biologiste a déplacé le centre de gravité. Elle a rappelé que la transformation ne se joue pas seulement dans les bilans financiers, les levées de fonds ou les stratégies d’expansion. Elle se joue aussi dans notre rapport à l’eau, aux sols, aux espèces, aux maladies, aux ressources et aux limites du vivant.

À Bordeaux, Gilles Bœuf n’a pas livré une conférence d’écologie hors-sol. Il a parlé aux entreprises de leur avenir. Et son message, derrière la formule, était limpide : quand le vivant vacille, l’économie vacille avec lui.

Écrit par

Patrick Delhoume