Le sociologue et philosophe Edgar Morin est mort vendredi 29 mai à Paris, à l’âge de 104 ans. À Bordeaux, son passage à Darwin en 2016, le lycée dont il était le parrain et président d’honneur, et l’hommage annoncé par la Ville rappellent la place singulière de sa pensée dans le paysage local.
Edgar Morin avait traversé plus d’un siècle en continuant, jusqu’au bout, à interroger les crises, les savoirs et les contradictions de son temps. Le sociologue, philosophe, ancien résistant et figure majeure de la vie intellectuelle française est mort vendredi 29 mai à Paris, à l’âge de 104 ans. Né Edgar Nahoum le 8 juillet 1921, il avait pris le nom de Morin dans la Résistance, avant de devenir l’un des penseurs français les plus singuliers de l’après-guerre.
Son œuvre a toujours refusé les frontières trop étanches. Sociologie, philosophie, anthropologie, écologie, éducation, politique, cinéma : Edgar Morin aura passé sa vie à relier ce que l’époque tend souvent à séparer. Son nom reste attaché à la “pensée complexe”, une méthode qui invite à comprendre le réel dans ses liens, ses contradictions, ses incertitudes et ses interdépendances. Face aux crises contemporaines, cette pensée appelait à regarder ensemble l’humain, le vivant, la société, la connaissance et la responsabilité.
À Bordeaux, Edgar Morin n’était pas seulement une référence de bibliothèque. En septembre 2016, Bordeaux Gazette avait consacré un article à sa venue au festival Ocean Climax, organisé à Darwin. Ce jour-là, le penseur était venu prolonger le passage de Nicolas Hulot et lancer “l’Alerte de Darwin”. Notre article de l’époque racontait un Edgar Morin “très alerte du haut de ses 95 ans”, capable de tenir une salle en haleine près d’une heure avant une standing ovation de plusieurs minutes.
Son intervention bordelaise avait alors pris la forme d’une invitation à repenser le “bien-être”, non comme une formule de confort individuel, mais comme une exigence collective. Il y était question de santé, d’alimentation saine, d’air moins pollué, de solidarité retrouvée, de respect de l’autre, mais aussi de ces liens simples qui fondent une société vivable. Dans cette parole, l’écologie n’était jamais séparée de l’humain.
Déforestation, désertification, appauvrissement des sols, industrialisation, pillage des ressources fossiles, dérèglement climatique : Edgar Morin décrivait déjà une crise globale. Mais son propos ne se limitait pas au constat. Il invitait à changer les mentalités, les comportements et les manières de penser. Non par nostalgie d’un monde ancien, mais pour rendre possible un avenir commun. Dix ans plus tard, alors que Bordeaux et la Gironde affrontent à leur tour les effets très concrets du changement climatique, de la pression urbaine, des tensions sociales ou des débats sur l’eau, ses mots gardent une résonance particulière.
Ce passage à Darwin prend aujourd’hui une valeur symbolique. Sur la rive droite bordelaise, dans cette ancienne caserne devenue lieu de transition écologique, culturelle et citoyenne, la pensée d’Edgar Morin trouvait un terrain d’écoute presque naturel. Relier les savoirs, décloisonner les disciplines, regarder les crises comme des phénomènes liés : autant d’idées qui entraient en écho avec l’esprit de ce lieu bordelais, souvent présenté comme un laboratoire urbain et sociétal.
Cette trace bordelaise ne se résume pas à son passage au festival Ocean Climax. Elle s’inscrit aussi dans le Lycée Edgar Morin, installé au sein de l’écosystème Darwin, quai des Queyries. Dans un communiqué publié ce samedi 30 mai, la Ville de Bordeaux rappelle que le sociologue et philosophe en était le parrain et le président d’honneur. Il accompagnait, selon la mairie, cette “aventure éducative singulière” dont le projet pédagogique prolonge sa pensée : former des esprits libres, capables d’exercer leur esprit critique et d’embrasser la complexité du monde.
Le lycée, cofondé notamment par Nathalie Bois-Huyghe, aujourd’hui adjointe au maire de Bordeaux chargée de la culture et des mémoires, inscrit ainsi le nom d’Edgar Morin dans une histoire locale faite de passerelles entre éducation, culture, transition écologique et engagement citoyen. À Darwin, sa pensée n’est pas seulement citée : elle sert de point d’appui à une manière d’envisager l’école, la formation des jeunes et leur place dans un monde en mutation.
Dans son hommage, la Ville de Bordeaux salue “une immense figure de l’humanisme contemporain” et rappelle l’importance de La Méthode, œuvre centrale dans laquelle Edgar Morin appelait à penser la complexité du monde en reliant les savoirs plutôt qu’en les cloisonnant.
À l’initiative de Thomas Cazenave, maire de Bordeaux, une rencontre-hommage doit prochainement être organisée afin de faire résonner la pensée d’Edgar Morin auprès des jeunes générations, des citoyens, ainsi que des acteurs du savoir et de la culture. Une manière, pour la Ville, de prolonger localement l’héritage d’un intellectuel qui n’a jamais séparé la réflexion de la transmission.
Dans une époque tentée par les réponses simples, les oppositions tranchées et les débats fragmentés, Edgar Morin laisse une exigence plus qu’une doctrine. Il ne proposait pas de recette, mais une méthode : apprendre à tenir ensemble ce qui semble parfois contradictoire. L’écologie et le social. La liberté individuelle et le destin commun. La science et l’humanisme. La lucidité et l’espérance.
C’est peut-être ce qui rend sa disparition si singulière. Edgar Morin n’était pas seulement un intellectuel du XXe siècle. Il était un penseur du présent, de ses crises, de ses contradictions et de ses possibles. À Bordeaux, son souvenir restera attaché à cette image : un homme de 95 ans, debout à Darwin, parlant de climat, de solidarité et de bien-être avec la vigueur de ceux qui savent que penser le monde reste une manière d’agir sur lui.
Dix ans après ce passage bordelais, alors qu’un lycée porte son nom sur la rive droite et que la Ville annonce un hommage à venir, Edgar Morin laisse ici plus qu’un souvenir. Il laisse une invitation : apprendre à relier. Relier les savoirs à la vie, l’éducation à la citoyenneté, l’écologie à la solidarité, la pensée à l’action. Un héritage discret, mais profondément actuel.



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