Il ne reste presque rien qui permette aujourd’hui d’en mesurer la démesure. À Croix-d’Hins, sur la commune de Marcheprime, quelques bâtiments et vestiges rappellent pourtant qu’une installation gigantesque dominait autrefois la lande girondine : huit pylônes de 250 mètres, reliés par une immense antenne longue de plus d’un kilomètre.
Il y a 106 ans, les 20 et 21 août 1920 selon les sources, la station effectuait sa première transmission vers les États-Unis. Née de la Première Guerre mondiale, Radio Lafayette allait faire de ce coin de Gironde un point stratégique des communications internationales pendant plusieurs décennies.
Une liaison directe entre la France et les États-Unis
Lorsque les États-Unis entrent dans la Première Guerre mondiale en 1917, disposer d’une liaison fiable entre les deux rives de l’Atlantique devient un enjeu stratégique. La radiotélégraphie offre alors une solution pour communiquer à très longue distance sans dépendre uniquement des câbles sous-marins.
Le projet d’une station de grande puissance est associé au général américain John Pershing, commandant des forces américaines en Europe. Côté français, le colonel Gustave Ferrié, pionnier de la télégraphie sans fil, intervient dans la conception technique du projet.
Le choix se porte sur Croix-d’Hins, entre Bordeaux et le bassin d’Arcachon. Le site, qui avait déjà accueilli un terrain d’aviation, présente plusieurs avantages : il est éloigné du front et des zones densément urbanisées, proche du port de Bordeaux, raccordable au chemin de fer et susceptible d’être alimenté par les installations hydroélectriques de la Dordogne.
Les travaux commencent le 7 mars 1918 sur un domaine d’environ 486 hectares. La marine américaine fournit notamment l’émetteur et les pylônes, tandis que les services français prennent en charge une partie des infrastructures. Un embranchement ferroviaire est aménagé depuis la gare de Croix-d’Hins : les rails pénètrent jusque dans le bâtiment principal afin d’acheminer les équipements les plus lourds.
Lorsque l’armistice est signé le 11 novembre 1918, six des huit pylônes sont construits. Le chantier est interrompu, puis reprend en 1919 après un nouvel accord franco-américain.
Huit pylônes de 250 mètres au-dessus de la lande
Les dimensions de Radio Lafayette donnent encore aujourd’hui une idée de l’ambition du projet.
Les huit pylônes métalliques culminent à 250 mètres. Ils supportent une antenne en nappe constituée d’une vingtaine de fils parallèles, déployée sur environ 400 mètres de largeur et 1 200 mètres de longueur.
Au sol, l’ensemble forme un véritable complexe technique. Outre le bâtiment des émetteurs, le site comprend notamment un château d’eau, des ateliers, un réfectoire et des logements. La voie ferrée traverse cette installation hors norme édifiée au milieu de la lande.
Le premier émetteur fonctionne avec une technologie à arc et utilise des ondes très longues, adaptées aux transmissions à grande distance. À une époque où les télécommunications internationales nécessitent encore des infrastructures monumentales, Radio Lafayette transforme ainsi profondément le paysage de Croix-d’Hins.
Un premier message les 20 ou 21 août 1920
Un détail de cette histoire reste pourtant débattu : la date exacte du premier télégramme.
La chronologie publiée par la Société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch le situe au 20 août 1920 à 14 heures. La Ville de Marcheprime, comme plusieurs récits consacrés à la station, retient le 21 août.
Les sources s’accordent en revanche sur la nature du message. Adressé au secrétaire américain à la Marine à Washington, il présente cette première transmission comme une étape dans le progrès des communications sans fil.
Ce message n’est toutefois pas une émission de radio au sens où nous l’entendons aujourd’hui.
En 1920, Lafayette est avant tout une station radiotélégraphique : elle transmet des messages à distance. La diffusion de paroles, d’informations ou de musique à destination d’auditeurs appartient à une étape ultérieure de son histoire.
Une autre incertitude concerne son inauguration. Les chronologies locales retiennent généralement le 16 décembre 1920, tandis que des photographies de l’Agence Rol conservées par la Bibliothèque nationale de France sont datées du 18 décembre et montrent notamment Louis Deschamps, sous-secrétaire d’État aux PTT, et Gustave Ferrié. Plutôt que de forcer une date unique, les deux jalons doivent donc être distingués.
Du télégraphe à la radiodiffusion
La guerre terminée, la station trouve rapidement une vocation civile. Elle assure des liaisons avec différents territoires et transmet également des signaux horaires, des données scientifiques ou des informations destinées notamment aux administrations et aux agences de presse.
Mais la révolution suivante est déjà en marche : la radio commence à entrer dans les foyers.
À partir des années 1920, Croix-d’Hins participe à cette évolution. Des essais de radiodiffusion sont réalisés, puis le projet se structure progressivement. En mars 1926, le réseau public de radiodiffusion se dote d’un nouvel émetteur régional sous l’indicatif Bordeaux-Lafayette-PTT.
Le studio se trouve alors à Bordeaux tandis que l’émetteur est installé à Croix-d’Hins. La puissance de ce dernier se révèle toutefois insuffisante. Il est finalement démonté et transféré dans les sous-sols de l’Hôtel des Postes à Bordeaux.
L’histoire de Radio Lafayette recouvre donc deux réalités qu’il ne faut pas confondre : celle de la gigantesque station de télégraphie sans fil construite pour les communications internationales, et celle de la radiodiffusion bordelaise qui se développe ensuite sous le même nom.
Le 22 août 1944, la station est en partie détruite
La Seconde Guerre mondiale redonne à Croix-d’Hins une importance stratégique.
Après l’arrivée des forces allemandes en Aquitaine en 1940, les installations passent sous leur contrôle. Les très longues ondes, utilisées notamment pour les communications navales, renforcent alors l’intérêt stratégique de ce type d’installation.
À mesure que la Libération approche, les Allemands préparent le sabotage du site. Malgré les tentatives menées pour préserver une partie des installations et l’évacuation de certains équipements, la destruction ne peut être évitée.
Le 22 août 1944, quatre pylônes sont dynamités. Les émetteurs, deux transformateurs, le château d’eau et les installations téléphoniques sont également détruits.
La date offre un saisissant raccourci historique : presque exactement vingt-quatre ans après le premier message envoyé vers les États-Unis, la station née de la coopération franco-américaine est en grande partie anéantie au moment du retrait allemand.
Tout ne disparaît cependant pas immédiatement. Les pylônes encore debout sont démontés progressivement. Le dernier tombe le 21 novembre 1953.
Une infrastructure géante presque effacée du paysage
Plus de soixante-dix ans après la disparition du dernier pylône, il est difficile d’imaginer ce qu’était Croix-d’Hins au temps de Radio Lafayette.
La Ville de Marcheprime signale encore quatre bâtiments d’époque, ainsi que les ruines de l’ancien atelier et du réfectoire. Quelques bâtiments, ruines et éléments commémoratifs sont ainsi devenus les derniers témoins de cette installation disparue.
Le contraste est saisissant. Une infrastructure occupant plusieurs centaines d’hectares, dont les pylônes culminaient à 250 mètres et dont les signaux traversaient l’Atlantique, a presque disparu du paysage.
Radio Lafayette laisse pourtant derrière elle une histoire singulière. Avant les satellites, les fibres optiques et les centres de données, les réseaux internationaux avaient eux aussi leurs infrastructures monumentales. Pendant quelques décennies, l’une d’elles se dressait au milieu de la lande girondine.
Et depuis Croix-d’Hins, la Gironde parlait à l’Amérique.



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