Ce lundi 31 août marque la réouverture complète de la piscine Judaïque Jean-Boiteux, après plus de deux ans de travaux menés sans interrompre totalement son fonctionnement. Le retour du bassin historique de 25 mètres achève un chantier destiné à consolider le bâtiment, réduire ses consommations d’énergie et améliorer son accessibilité.
Derrière le grand portique de pierre de la rue Judaïque, les bassins et les lignes Art déco racontent près d’un siècle de natation populaire à Bordeaux. Mais le lieu n’a pas toujours résonné du bruit de l’eau. Avant les nageurs, des chevaux franchissaient déjà cette entrée monumentale.
Le terrain accueillait alors l’école municipale d’équitation. Dans les années 1930, Bordeaux conserva son portique mais changea radicalement ce qu’il abritait. Les cavaliers laissèrent place aux baigneurs : un ancien équipement équestre devenait l’un des symboles de la place nouvelle accordée au sport, à l’hygiène et à l’éducation physique.
Du Jardin public à la rue Judaïque
L’histoire commence loin des bassins actuels. En 1759, un grand portique est édifié à proximité du Jardin public, alors profondément transformé sous l’impulsion de l’intendant Louis-Urbain-Aubert de Tourny. Il donne accès à une école d’équitation installée aux abords du jardin.
La notice officielle du ministère de la Culture attribue sa construction à Ange-Jacques Gabriel. Plusieurs travaux consacrés à l’architecture bordelaise associent également André Portier à sa conception, sans que la répartition exacte des rôles soit clairement établie.
Le décor sculpté est mieux identifié. Réalisé par Claude Francin, il représente le char du soleil. Des chevaux de pierre surmontent encore aujourd’hui le portique, comme un rappel direct de sa première destination.
Lors de l’ouverture de la rue d’Aviau, au milieu du XIXe siècle, l’ancien manège est condamné. Son portique est démonté pierre par pierre puis transporté rue Judaïque, sous la direction de l’architecte municipal Charles Burguet. L’opération est généralement datée de 1856, tandis que l’installation de l’école municipale d’équitation sur son nouveau terrain intervient dans les années suivantes, autour de 1864.
Pendant plusieurs décennies, le site reste donc consacré à l’apprentissage de l’équitation et au dressage. Le portique ne constitue pas encore un décor patrimonial ajouté à un équipement sportif : il en est véritablement l’entrée.
Dans les années 1930, Bordeaux choisit la natation
Au début des années 1930, la municipalité d’Adrien Marquet entreprend de doter Bordeaux de nouveaux équipements publics. Écoles, bains-douches, installations sportives, Bourse du travail ou stade Lescure participent à une politique urbaine dans laquelle l’architecture doit accompagner le développement de la santé, de l’éducation et des loisirs.
L’ancienne école d’équitation de la rue Judaïque offre un vaste terrain en centre-ville. La Ville choisit d’y construire un ensemble consacré à la natation et à l’éducation physique. Le projet de l’architecte parisien Louis Madeline est retenu en 1931, dans le cadre du programme d’équipements publics coordonné par Jacques d’Welles, architecte en chef de la Ville.
Le chantier commence en 1932. Il ne s’agit pas seulement d’installer un bassin à la place du manège. Le programme comprend un bassin d’hiver couvert, un bassin découvert, une maison communale d’éducation physique et plusieurs terrains de sport. Le béton, le verre et les volumes clairement séparés traduisent les principes de l’architecture moderne, tandis que les décors et la géométrie des façades rattachent l’ensemble à l’Art déco.
La piscine est achevée et inaugurée en 1934, date retenue par le ministère de la Culture et Bordeaux Métropole. Certains documents plus tardifs mentionnent 1935, probablement en raison de la mise en service progressive des différents espaces. Elle constitue alors un équipement municipal d’une ampleur nouvelle, au moment où la natation sportive et son apprentissage connaissent un essor important.
Le passage du cheval à la natation n’est pas anodin. Dans les deux cas, la Ville organise un apprentissage du corps et du mouvement. Mais l’école d’équitation laisse place à un équipement collectif destiné aux scolaires, aux clubs et à un public beaucoup plus large.
Un décor ancien devant une piscine moderne
Louis Madeline conserve le portique de l’école d’équitation et en fait l’entrée monumentale du nouvel ensemble. Le choix permet de préserver un élément déjà reconnu pour sa valeur patrimoniale : le portique avait été inscrit au titre des Monuments historiques le 19 octobre 1928.
Le contraste devient l’une des principales singularités de la piscine Judaïque. Depuis la rue, le visiteur franchit une architecture classique du XVIIIe siècle avant de découvrir les lignes horizontales, les grandes surfaces vitrées et les structures en béton des années 1930.
Deux décors se répondent sans appartenir à la même époque. Sur le portique, Claude Francin représente le char du soleil. Sur le bâtiment moderne, Maurice Pico sculpte un Neptune chevauchant un cheval marin. L’un rappelle l’ancienne école d’équitation ; l’autre annonce le nouvel univers aquatique. Le cheval reste présent, mais il a quitté le manège pour rejoindre la mythologie marine.
Les façades et les toitures de la piscine et du gymnase, la halle du bassin d’hiver, les halls, les vestiaires, la grande cheminée et plusieurs décors intérieurs sont à leur tour inscrits au titre des Monuments historiques le 26 juillet 1996.
Restaurer sans effacer les usages
La piscine Judaïque a déjà connu plusieurs transformations. Une importante campagne de réhabilitation est conduite entre la seconde moitié des années 1990 et 2001 par les architectes Alain Sarfati et Éric Lemarié. Réalisée en plusieurs phases, elle transforme notamment les circulations et le bassin extérieur tout en restaurant le bassin d’hiver.
En 2012, l’équipement prend le nom de Jean Boiteux, champion olympique du 400 mètres nage libre aux Jeux d’Helsinki en 1952 et figure majeure de la natation bordelaise.
Le chantier achevé en 2026 devait répondre à un nouvel équilibre : conserver les éléments historiques tout en adaptant un bâtiment ancien aux exigences actuelles. Menés en plusieurs phases et en site occupé, les travaux ont porté sur la consolidation des structures, la performance énergétique, l’accessibilité et les conditions d’accueil. Le bassin historique de 25 mètres doit désormais recevoir principalement les scolaires et les clubs. Il sera également accessible au public le jeudi matin, de 7 heures à 11 h 45.
Un nouvel espace de bien-être a par ailleurs été aménagé au bord du bassin de 50 mètres. La restauration a également concerné plusieurs éléments caractéristiques du bâtiment, dont le décor de Neptune réalisé par Maurice Pico.
L’inauguration officielle est prévue mercredi 2 septembre à 17 heures par le maire de Bordeaux, Thomas Cazenave. Deux balades urbaines organisées les 5 octobre et 9 novembre dans le cadre de « Bordeaux en chantiers » permettront également de revenir sur l’histoire et la rénovation de l’édifice.
Sous le même portique, deux formes d’apprentissage se sont ainsi succédé. Pendant plusieurs décennies, on y apprenait à monter et à conduire un cheval. Depuis près d’un siècle, on y apprend à nager. La piscine Judaïque raconte aussi cette transformation de Bordeaux : celle d’une ville capable de changer profondément l’usage d’un lieu sans effacer complètement ce qu’il fut.



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