Aux Halles d’Audenge, la 31e Nocturne de la Transmission a rappelé un enjeu discret mais décisif pour l’économie locale : en Gironde, de nombreuses TPE et PME devront bientôt passer la main. Encore faut-il trouver les bons repreneurs, au bon moment.
Une entreprise peut avoir des clients, des salariés, une histoire, parfois une solide réputation locale. Et pourtant disparaître, faute d’avoir trouvé un repreneur. C’est cette réalité, souvent silencieuse, qui était au cœur de la 31e édition des Nocturnes de la Transmission, organisée ce lundi 15 juin par la CCI Bordeaux Gironde aux Halles d’Audenge.
Sous la halle, cédants, repreneurs, experts et acteurs économiques ne sont pas venus seulement parler de bilans, de valorisation ou de dossiers de financement. Ils sont venus évoquer un sujet beaucoup plus concret pour les territoires : comment éviter que des commerces, des entreprises artisanales, des TPE ou des PME viables ne s’éteignent au moment où leur dirigeant part à la retraite ?
En accueillant cette édition à Audenge, Nathalie Yondre, maire de la commune, a replacé la soirée dans un enjeu très local : le développement économique et commercial comme cœur des villes et des villages. À ses côtés, Jean-Paul Calès, élu de la CCI Bordeaux Gironde, a rappelé le rôle de la chambre consulaire : faciliter les rencontres entre dirigeants prêts à céder et repreneurs en recherche d’entreprise, dans un moment où de nombreux chefs d’entreprise approchent de l’âge de passer la main.

- 31e Nocturne de la Transmission à Audenge
- Nathalie Yondre (Maire d’Audenge) et Jean Paul Calès (Elu - CCI Bordeaux Gironde)
La question concerne directement la Gironde. Selon les éléments présentés par la CCI, quatre dirigeants sur dix envisageraient de transmettre leur entreprise dans les cinq prochaines années, majoritairement pour cause de départ à la retraite. À l’échelle nationale, près de 370 000 dirigeants seraient concernés par une transmission dans les prochaines années. Le chiffre donne la mesure du défi. Mais derrière les statistiques, il y a surtout des entreprises très concrètes : un commerce de proximité, une activité de services, une entreprise du bâtiment, un restaurant, un atelier, une structure familiale.
Le choix d’Audenge n’était pas anodin. Le Bassin d’Arcachon est un territoire en croissance, avec près de 170 000 habitants et une économie portée par le commerce, les services, la construction, l’hébergement et la restauration. Des secteurs très présents dans les reprises d’entreprises, mais aussi très exposés aux fragilités de la transmission. Ici, comme ailleurs en Gironde, une entreprise qui ne trouve pas de relève, ce n’est pas seulement une ligne qui disparaît d’un fichier économique. C’est parfois un service de moins dans une commune, des emplois fragilisés, un savoir-faire qui se perd, une adresse connue des habitants qui ferme.
Depuis quinze ans, les Nocturnes de la Transmission cherchent précisément à éviter ces sorties de route. Le principe est simple : mettre autour de la table ceux qui souhaitent céder, ceux qui veulent reprendre, et les professionnels capables d’accompagner cette étape. La CCI Bordeaux Gironde organise deux rendez-vous par an, en les délocalisant sur les territoires. À Audenge, l’objectif était autant de créer des rencontres que de rappeler une règle de base : une transmission ne s’improvise pas.
Car céder une entreprise n’est pas un simple acte administratif. C’est une opération économique, mais aussi humaine. Pour le cédant, il faut accepter de regarder son entreprise autrement, parfois avec les yeux d’un repreneur qui questionne, vérifie, négocie. Pour le repreneur, il ne suffit pas de repérer une opportunité. Il faut comprendre l’activité, ses cycles, ses clients, ses fournisseurs, ses habitudes, ses zones de fragilité. Une entreprise ne se résume pas à son chiffre d’affaires.
La table ronde consacrée au diagnostic financier l’a rappelé avec pédagogie. Cédant et repreneur peuvent regarder les mêmes comptes sans y voir la même chose. Le premier y cherche souvent la preuve de la solidité de son entreprise et la justification d’un prix. Le second y cherche des confirmations, mais aussi des points d’alerte. Un stock, par exemple, n’est pas automatiquement une valeur. Il le devient s’il peut être vendu, dans des délais cohérents, avec une marge réelle. Des créances clients importantes peuvent signaler une activité dynamique, mais aussi des retards de paiement. Des relations fournisseurs avantageuses peuvent reposer sur la confiance personnelle accordée à l’ancien dirigeant, sans garantie qu’elles se maintiennent après la reprise.
Dans les petites entreprises, cette dimension relationnelle est souvent décisive. Beaucoup de choses fonctionnent parce que le dirigeant connaît ses clients, ses fournisseurs, ses partenaires, son territoire. Ce capital relationnel a de la valeur, mais il ne se transmet pas aussi simplement qu’un fonds de commerce ou des titres sociaux. C’est là que l’accompagnement devient essentiel.
La soirée a pris une dimension plus incarnée avec le témoignage autour de PROTAC, entreprise familiale d’aménagement foncier basée à Andernos-les-Bains et créée en 1978. La reprise familiale aurait pu apparaître comme une évidence. Elle ne l’est pas. Le repreneur a raconté un chemin construit progressivement, après des études, des expériences professionnelles loin de l’entreprise familiale, notamment dans une start-up à Paris, et une réflexion mûrie avec le temps.
Ce parcours dit beaucoup de ce qu’est une transmission réussie. Reprendre l’entreprise de son père ou de son grand-père ne signifie pas simplement hériter d’une place. Il faut construire sa légitimité, auprès des salariés, des partenaires, des clients, mais aussi au sein de la famille. Dans une entreprise familiale, les non-dits peuvent peser aussi lourd que les chiffres. La communication devient alors une condition de réussite : dire ce qui change, ce qui reste, ce que chacun attend, et comment le passage de relais va se faire.
Le témoignage de PROTAC a aussi montré qu’un repreneur n’a pas forcément intérêt à “renverser la table” dès son arrivée. Dans certaines entreprises, la réputation, la parole donnée, la confiance des partenaires et l’ancrage local sont des actifs aussi précieux que les machines ou les contrats. L’enjeu consiste alors à moderniser sans casser ce qui fait la force de la structure. Avancer par étapes, choisir ses combats, installer progressivement sa méthode.
C’est sans doute ce qui rend la transmission si complexe. Elle se joue à la fois dans les comptes, dans les contrats, dans les relations humaines et dans le temps long. Le cédant doit préparer son départ sans fragiliser l’entreprise. Le repreneur doit prendre sa place sans effacer brutalement ce qui existait avant lui. Les salariés, les clients et les partenaires doivent, eux aussi, être embarqués dans cette transition.
À Audenge, la CCI a également insisté sur la nécessité de tiers de confiance. Dans une transmission, le dirigeant peut se retrouver seul face à des questions financières, juridiques, familiales ou managériales. Le recours à des conseils extérieurs, à des experts ou à des accompagnateurs permet de mettre de la méthode dans un moment souvent chargé d’émotion et d’enjeux personnels.
Pour la Gironde, le sujet dépasse donc largement le sort individuel de quelques dirigeants proches de la retraite. La transmission d’entreprise interroge la capacité d’un territoire à conserver son tissu économique, ses emplois et ses savoir-faire. Elle concerne les centres-bourgs, les zones artisanales, les commerces de proximité, les entreprises familiales et les services du quotidien.
Reste un mot clé : anticiper. Beaucoup de transmissions se compliquent parce qu’elles sont engagées trop tard, quand le départ du dirigeant devient imminent. Or une entreprise se transmet d’autant mieux qu’elle a été préparée, clarifiée, rendue lisible. Pour le cédant, cela suppose de se projeter avant l’urgence. Pour le repreneur, cela demande de regarder au-delà du prix et d’entrer dans la réalité quotidienne de l’activité.
Aux Halles d’Audenge, la 31e Nocturne de la Transmission a finalement remis ce sujet à sa juste place. Derrière chaque entreprise à reprendre, il y a une histoire locale. Et derrière chaque passage de relais réussi, il y a plus qu’une transaction : la possibilité pour une activité de continuer à vivre, à employer et à faire partie du paysage girondin.



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