Biganos

À Biganos, 127 kilomètres de pare-feu et une mobilisation hors norme

Évacuée depuis samedi, Biganos a vu forestiers, agriculteurs, entreprises, agents municipaux et élus se mobiliser face à l’avancée des flammes. Maire de la commune et président de la DFCI de Nouvelle-Aquitaine, Bruno Lafon occupe une position singulière pour analyser la catastrophe, les limites de la prévention et la nécessité d’agir dans l’urgence.

Jeudi 30 juillet, les habitants de Biganos n’avaient toujours pas reçu l’autorisation de regagner leur commune. Tandis que les retours débutaient dans plusieurs communes évacuées, les Boïens restaient accueillis dans différents centres d’hébergement d’Arcachon, de La Teste-de-Buch ou encore de Gujan-Mestras.

Le maire de Biganos et plusieurs élus sont allés à leur rencontre mercredi et jeudi afin de répondre aux interrogations des familles et de maintenir le lien avec une population éloignée de chez elle depuis samedi. Dans le même temps, les agents municipaux ont continué à veiller sur les animaux restés dans les logements. Plus de 150 familles ont fait appel à eux pour nourrir chiens, chats, poules, tortues, perruches, un âne et même des crevettes.

Cette mobilisation quotidienne constitue l’un des visages d’une organisation locale beaucoup plus vaste. Quelques jours plus tôt, alors que le feu progressait dans le massif et menaçait les communes situées entre le bassin d’Arcachon et la métropole bordelaise, des centaines de professionnels se sont engagés dans la réalisation de longues coupures tactiques.

Une double responsabilité au cœur de la crise

À Biganos, Bruno Lafon observe la catastrophe depuis deux fonctions complémentaires. Maire de la commune, il préside également la Défense des forêts contre l’incendie de Nouvelle-Aquitaine. Cette double responsabilité le place à la rencontre des besoins immédiats des habitants, des décisions publiques et des réalités techniques du massif forestier.

La DFCI s’appuie sur une organisation ancienne réunissant des propriétaires forestiers et des professionnels du territoire. Elle participe à l’entretien des pistes, des fossés et des points d’eau permettant aux secours d’accéder à la forêt. Son rôle devient particulièrement important lorsque les dimensions d’un incendie dépassent celles des crises habituellement affrontées par les services de secours.

Face à un feu devenu erratique et susceptible de progresser dans plusieurs directions, Bruno Lafon et les responsables de la DFCI ont choisi de rompre la continuité de la végétation devant les zones menacées. Agriculteurs, sylviculteurs, grumiers, entreprises de travaux forestiers et conducteurs d’engins ont alors rejoint les opérations.

Dimanche 26 juillet à 13 heures, le maire de Biganos annonçait la réalisation de deux grandes coupures. La première devait relier la Pointe Émile, à Audenge, à Marcheprime afin de contribuer à protéger ces deux communes ainsi que Biganos. La seconde devait être ouverte entre Pierroton, sur la commune de Cestas, et Biganos, le long de la route départementale 1250.

Deux jours plus tard, dans un entretien publié par L’Opinion, Bruno Lafon indiquait que 103 kilomètres avaient été déboisés sur une largeur pouvant atteindre une centaine de mètres, grâce à la mobilisation de 200 engins. Lors du point de situation organisé mardi 28 juillet, il annonçait que 121 kilomètres avaient été réalisés sur les 127 prévus. L’achèvement du chantier a été annoncé mercredi 29 juillet.

Ces coupures ne constituent pas des barrières infranchissables. Dans certaines conditions, les flammes et les projections incandescentes peuvent les dépasser. Elles permettent cependant de réduire la masse combustible et d’offrir des zones d’appui aux sapeurs-pompiers.

Plus de 200 engins engagés dans les coupes tactiques

Le point de situation publié dimanche soir par la préfecture donne la mesure du chantier. Les autorités recensaient alors 105 engins forestiers, 55 têtes d’abattage, 15 bulldozers, 30 porteurs chargés d’évacuer le bois et plus de 20 débroussailleurs.

Ces moyens ont permis de dégager les abords des routes, de retirer une partie du combustible et de sécuriser les interventions des pompiers. Ils témoignent aussi de la capacité du territoire à mobiliser rapidement du matériel lourd et des professionnels connaissant précisément le massif.

Cette organisation ne s’est pas entièrement improvisée pendant la crise. Depuis les incendies de 2022, des travaux ont été entrepris pour renforcer le réseau de défense. Bruno Lafon avance le chiffre de 316 kilomètres de pistes et de fossés supplémentaires, ainsi que 1 400 nouveaux points d’eau. Des investissements ont également permis l’acquisition de véhicules et le renforcement de la surveillance.

Pour le président régional de la DFCI, ces avancées restent toutefois insuffisantes face à l’évolution du risque. La hausse des températures, la sécheresse et la violence croissante des incendies imposeraient désormais d’élargir les coupures et de repenser l’organisation du massif.

Quand la coordination devient un point de tension

L’ampleur de la mobilisation agricole et forestière a rapidement posé la question de son contrôle. Dimanche, la préfecture a salué l’aide apportée aux sapeurs-pompiers tout en demandant que les agriculteurs volontaires se signalent auprès de la Chambre d’agriculture de la Gironde. Lors d’un point presse, Sophie Brocas a résumé la position de l’État : « La générosité, c’est très bien, à condition que ce soit organisé. »

La consigne répondait à un impératif de sécurité : éviter que des volontaires non identifiés rejoignent seuls les zones dangereuses ou interfèrent avec les opérations de secours. Mais sa formulation a également révélé un décalage avec ce qui se déroulait déjà sur le terrain.

Autour de Biganos, il ne s’agissait pas uniquement d’initiatives individuelles improvisées. La mobilisation reposait sur la DFCI, des élus locaux, des agriculteurs, des sylviculteurs et des entreprises disposant des engins et de la connaissance du massif nécessaires pour agir. Face à un feu capable de changer rapidement de direction et de franchir de longues distances, ces acteurs considéraient qu’ils ne pouvaient attendre que chaque intervention soit organisée depuis un dispositif centralisé.

Le communiqué préfectoral publié dimanche soir recensait d’ailleurs plus de 200 engins engagés dans les coupes tactiques et intégrait leur action au dispositif de lutte. En quelques heures, une mobilisation décidée et organisée localement était ainsi devenue l’un des éléments importants de la stratégie présentée par l’État.

Cette chronologie n’enlève rien au rôle considérable des sapeurs-pompiers, des militaires et des services publics confrontés à une catastrophe hors norme. Elle montre toutefois que, dans l’urgence, une partie de la réponse a été construite en dehors de la chaîne administrative habituelle, avant d’être reprise dans la coordination générale.

La volonté de centraliser les renforts était-elle uniquement nécessaire à leur sécurité ou risquait-elle aussi de ralentir des professionnels capables d’intervenir immédiatement ? L’épisode ne permet pas de trancher définitivement cette question. Il révèle néanmoins les limites d’un pilotage très centralisé lorsqu’une catastrophe atteint une ampleur telle que les services publics ne peuvent plus agir seuls.

Des normes environnementales mises en cause

Bruno Lafon ne limite pas ses critiques à l’organisation de la crise. Il estime que la création de pare-feu, l’ouverture de pistes ou le curage des fossés sont trop souvent ralentis par les procédures administratives et certaines normes destinées à préserver la biodiversité.

« Dès que l’on veut créer un pare-feu, ouvrir une piste ou curer un fossé, on se heurte à des normes environnementales », affirme-t-il dans son entretien à L’Opinion. Il cite le cas d’un entrepreneur sanctionné après avoir dégagé un fossé qui ne figurait pas dans l’étude d’impact environnemental.

Son constat pose une question : faut-il accepter de dégager certaines surfaces forestières pour éviter la destruction de dizaines de milliers d’hectares lors d’un incendie majeur ?

Le débat ne peut toutefois pas se résumer à une opposition entre prévention et biodiversité. Bruno Lafon reconnaît lui-même la responsabilité de certaines pratiques sylvicoles. Depuis plusieurs années, il demande que les arbres ne soient plus plantés jusqu’au bord des chemins. Vue du ciel, la forêt forme parfois une étendue continue dans laquelle les séparations sont devenues insuffisantes.

Le modèle forestier, l’entretien des parcelles, les moyens de la DFCI, les procédures administratives et l’adaptation au changement climatique devront donc être examinés ensemble. L’enjeu n’est pas nécessairement de supprimer les protections environnementales, mais de permettre la réalisation anticipée d’aménagements adaptés, plutôt que d’attendre l’arrivée des flammes pour agir dans l’urgence.

Une commune mobilisée au-delà de la forêt

Pendant que les engins travaillaient dans le massif, les agents communaux, les élus, les bénévoles et les collectivités voisines organisaient l’accueil des personnes évacuées. La prise en charge des animaux restés dans les maisons montre l’étendue de cette mobilisation et l’attention portée aux conséquences très concrètes de l’évacuation.

La commune devra désormais accompagner les retours, évaluer les dommages et répondre aux conséquences économiques, sociales et environnementales de la crise. L’amélioration de la situation ne marque pas encore la fin de l’incendie, et moins encore celle de ses effets.

L’expérience de Biganos laisse plusieurs questions ouvertes : quelle part les coupures tactiques ont-elles prise dans le ralentissement du feu ? Pourquoi les aménagements jugés indispensables pendant la crise n’avaient-ils pas tous été réalisés auparavant ? Et comment mieux intégrer les élus, la DFCI, les agriculteurs et les forestiers aux futurs dispositifs de prévention et de lutte ?

Les 127 kilomètres ouverts dans le massif sont le résultat d’une mobilisation collective exceptionnelle. La double responsabilité de Bruno Lafon lui a néanmoins permis de relier la connaissance du terrain, les moyens des professionnels forestiers et les décisions nécessaires à la protection des communes. Une position singulière au moment où l’ampleur du feu éprouvait l’ensemble des dispositifs prévus.

Écrit par

La rédaction