Lors de la 31e Nocturne de la Transmission, organisée à Audenge, le témoignage de PROTAC, entreprise familiale basée à Andernos-les-Bains, a rappelé qu’une reprise ne se résume pas à une succession. Dans une entreprise familiale, il faut hériter d’une histoire sans s’y enfermer.
Reprendre l’entreprise de son père ou de son grand-père pourrait sembler naturel. Presque écrit d’avance. Dans la réalité, la transmission familiale est souvent plus complexe. Elle ne se joue pas seulement dans les actes juridiques, les chiffres ou la valorisation d’une société. Elle se joue aussi dans la place que chacun accepte de prendre, dans les non-dits que l’on parvient à lever, dans la capacité du repreneur à respecter une histoire sans devenir prisonnier d’elle.
Ce lundi 15 juin, aux Halles d’Audenge, la 31e Nocturne de la Transmission organisée par la CCI Bordeaux Gironde a consacré une partie de la soirée à cette dimension plus intime de la reprise. Après les chiffres, les diagnostics financiers et les étapes techniques d’une cession, le témoignage de PROTAC, entreprise familiale d’aménagement foncier basée à Andernos-les-Bains, a donné un visage concret à ce passage de relais.
Créée en 1978 par son grand-père, PROTAC est ancrée depuis près d’un demi-siècle dans le paysage économique girondin. Son activité repose sur l’aménagement foncier, mais aussi sur un capital moins visible : une réputation, des relations de confiance, une manière de travailler et une parole donnée. Dans ce type d’entreprise, reprendre ne signifie pas seulement devenir dirigeant. Cela suppose d’entrer dans une histoire déjà écrite, avec ses habitudes, ses forces, ses équilibres et parfois ses fragilités.
Pour Vincent Gautronneau, la reprise n’a pas été une évidence de jeunesse. Il a grandi à Andernos-les-Bains, mais son parcours l’a d’abord conduit ailleurs. Études à Lille, expériences à l’étranger, passage par Paris, formation en finance, première expérience dans une start-up : rien ne le destinait mécaniquement à revenir dans l’entreprise familiale. C’est au fil du temps, à mesure que son père approchait de l’âge de la retraite, que la réflexion a mûri. Le projet s’est construit progressivement, par échanges, presque par étapes, jusqu’à être partagé par la famille.
Cette expérience extérieure apparaît aujourd’hui comme un atout. Elle permet au repreneur de ne pas revenir seulement comme “le fils de”, mais comme un professionnel avec son propre bagage. Avoir connu d’autres méthodes de travail, d’autres outils, d’autres organisations donne une forme de légitimité. Cela permet aussi de poser un regard neuf sur l’entreprise familiale, sans pour autant considérer que tout ce qui existait avant doit être remis en cause.
C’est l’un des points les plus sensibles d’une transmission familiale. Le repreneur arrive souvent avec l’envie de moderniser, de faire évoluer les pratiques, parfois même de “renverser la table”. Mais une entreprise qui tient depuis plusieurs décennies ne fonctionne pas par hasard. Chez PROTAC, le retour s’est donc fait avec prudence. L’idée n’a pas été de rompre brutalement avec le passé, mais de choisir les bons combats, d’avancer par étapes, de préserver ce qui fait la force de la société.
Cette force tient notamment à la confiance. Dans le cas de PROTAC, une grande partie des apports d’affaires vient des notaires de la région. Cette relation repose sur une réputation construite dans le temps, sur la parole donnée, sur la capacité à aller au bout des engagements. Ce capital-là ne figure pas toujours clairement dans les comptes, mais il pèse lourd dans la continuité d’une entreprise. Il ne se décrète pas, il ne se transmet pas automatiquement, il s’entretient.
La transmission familiale oblige donc à tenir deux exigences parfois contradictoires. D’un côté, la loyauté envers ceux qui ont précédé. De l’autre, la nécessité pour le repreneur de trouver sa propre voie. Les défis d’aujourd’hui ne sont pas toujours ceux des générations précédentes : numérique, transition écologique, nouvelles attentes managériales, évolution des outils et des pratiques. Un repreneur familial n’est pas seulement un héritier. Il est aussi un entrepreneur, avec ses choix, ses convictions et sa manière d’incarner la suite.
Cette place, pourtant, peut être difficile à trouver. Dans une entreprise familiale, les frontières entre le privé et le professionnel sont plus poreuses qu’ailleurs. Le parent qui transmet n’est pas seulement un dirigeant sortant. Il est aussi un père, une mère, un oncle, une tante, parfois une figure fondatrice. Le repreneur n’est pas seulement un futur chef d’entreprise. Il est aussi celui que les salariés ont vu grandir, celui dont l’histoire personnelle est connue de tous. Passer du statut de “fils de” à celui de dirigeant demande donc plus qu’une nomination.
C’est là que la communication devient centrale. Lors de la soirée, les intervenants ont insisté sur le poids de l’implicite dans les entreprises familiales. Beaucoup de choses se transmettent sans être dites : les habitudes, les attentes, les places, les équilibres entre membres d’une famille. Tant que tout fonctionne, ces non-dits peuvent rester invisibles. Mais au moment de transmettre, ils peuvent réapparaître brutalement. Qui attend quoi ? Quelle place chacun souhaite-t-il prendre ? Comment distinguer l’égalité de l’équité dans une famille ? Qu’est-ce qui relève de l’entreprise et qu’est-ce qui relève de l’histoire familiale ?
La réponse paraît simple : parler. Mais dans les faits, cette parole est souvent la plus difficile à installer. Il ne s’agit pas seulement d’évoquer les dossiers, le planning ou les responsabilités autour d’un repas de famille ou un dimanche après-midi. Il faut créer des temps professionnels dédiés, des espaces où chacun peut dire ses attentes, ses craintes, ses ambitions. Dans une transmission familiale, préserver la relation personnelle compte aussi. L’entreprise ne doit pas avaler entièrement la famille.
La symbolique a également son importance. Une passation officielle, une prise de parole devant les salariés ou les clients, un changement d’organisation, même discret, peuvent aider à matérialiser le passage de relais. Non pour imposer une autorité par la forme, mais pour rendre visible ce qui change. Car la légitimité ne se décrète pas. Elle se construit, par les actes, par la constance, par la capacité à prendre des décisions et à assumer progressivement la direction.
Vincent Gautronneau, lui, n’a pas cherché à imposer sa place par les signes extérieurs du pouvoir. Pas de rupture spectaculaire, pas de mise en scène grandiloquente. Le travail s’est fait dans les actes : reprendre certains sujets, réinternaliser des process, participer aux réunions, travailler en binôme avec son père, installer peu à peu sa voix dans la décision. Une manière de faire qui dit beaucoup de ces transmissions où l’autorité se gagne plus qu’elle ne s’annonce.
Ce témoignage rappelle finalement que la transmission familiale est une affaire de temps long. Il faut préparer la société, mais aussi les personnes. Préparer le dirigeant à lâcher une partie de ce qu’il a construit. Préparer le repreneur à entrer dans une responsabilité qui dépasse son nom. Préparer les salariés, les partenaires et l’écosystème à reconnaître une nouvelle place.
À Andernos comme ailleurs en Gironde, les entreprises familiales sont souvent bien plus que des structures économiques. Elles portent des histoires locales, des relations de confiance, des habitudes de travail et parfois plusieurs générations d’engagement. Les reprendre, c’est accepter cet héritage. Mais c’est aussi savoir s’en détacher assez pour écrire la suite. C’est dans cet équilibre, fragile et patient, que se joue la réussite d’un passage de relais.



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