Après une nette baisse de la participation jeudi à Bordeaux, le mouvement lycéen entre dans une nouvelle phase. Le gouvernement précise le redéploiement de quelque 3 000 professeurs remplaçants, tandis qu’une nouvelle journée d’action est annoncée mardi 13 octobre. Dans le même temps, les critiques sur la gestion policière et judiciaire de la mobilisation continuent de s’amplifier.
La mobilisation lycéenne se poursuit, mais elle change de rythme. Jeudi 8 octobre, environ 2 800 personnes ont défilé à Bordeaux, selon le bilan commun de la préfecture de la Gironde et du rectorat. Deux jours auparavant, la manifestation du 6 octobre avait rassemblé environ 8 700 personnes.
La baisse est donc nette. Les autorités académiques la reconnaissent elles-mêmes, parlant d’une participation « à la baisse par rapport aux jours précédents ».
Elle ne signifie pas pour autant la disparition du mouvement. Parti des lycées, celui-ci a progressivement gagné une partie de l’enseignement supérieur et reçu le soutien d’enseignants, de parents et d’organisations syndicales.
Les revendications restent largement les mêmes : professeurs absents ou insuffisamment remplacés, classes chargées, emplois du temps difficiles, état de certains établissements, conditions d’études et fonctionnement de Parcoursup.
Dans le même temps, une autre question prend désormais une place croissante : celle de la manière dont une mobilisation largement portée par des mineurs a été encadrée par les pouvoirs publics.
Une mobilisation moins nombreuse jeudi à Bordeaux
Pour la journée du 8 octobre, les autorités font état de 15 établissements fermés en Gironde et d’un dispositif réunissant plus de 500 policiers, gendarmes et sapeurs-pompiers.
Onze personnes ont été interpellées au cours de la journée et quatre blessés légers ont été recensés : trois policiers et un professeur. Des tirs de mortiers, feux de poubelles et dégradations ont également été signalés en marge des rassemblements.
Une tentative d’incendie a notamment visé la porte du commissariat des Capucins à Bordeaux.
À Lormont, plusieurs individus se sont également introduits dans le lycée professionnel Les Iris. Des vitres ont été brisées et un départ de feu a partiellement détruit les salles utilisées par deux formations professionnelles.
Ces faits sont graves et ont été condamnés par les autorités. Ils doivent cependant être distingués de l’ensemble du mouvement et de ses revendications, comme des milliers de jeunes qui ont participé ces dernières semaines à des rassemblements sans commettre de violences.
À Bordeaux Montaigne, les conséquences du mouvement restent visibles
La mobilisation a également gagné l’enseignement supérieur.
À Bordeaux Montaigne, plusieurs bâtiments du campus de Pessac ont été temporairement fermés cette semaine en raison des occupations, des difficultés de circulation et de problèmes de sécurité.
Cette extension aux universités montre que le mouvement ne se limite plus aux seuls blocages de lycées. Elle contribue aussi à déplacer progressivement le débat vers les moyens accordés plus largement à l’enseignement public et vers les conditions d’études.
Les « 3 000 remplaçants » se précisent
Face à la contestation, le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray a annoncé cette semaine l’affectation d’environ 3 000 professeurs remplaçants dans les établissements rencontrant les difficultés les plus importantes.
Une réunion organisée vendredi 9 octobre avec les organisations représentatives a permis de préciser cette annonce. Selon le compte rendu du SNALC, le ministère a identifié 3 024 personnels non affectés ou seulement partiellement affectés, presque exclusivement des titulaires sur zone de remplacement.
Le syndicat nuance fortement la portée de l’annonce : une partie de ces enseignants ne correspondrait pas nécessairement aux besoins existants dans leur discipline ou dans leur zone géographique. Le ministère a également autorisé le dépassement du plafond d’emplois afin de recruter quelques centaines de contractuels supplémentaires et prévoit 18 000 parts de « pacte » supplémentaires.
Il ne s’agit donc pas de 3 000 créations de postes.
L’annonce touche néanmoins directement l’une des revendications les plus souvent exprimées depuis le début du mouvement : les heures de cours perdues faute de remplaçants.
Le SNALC estime pour sa part que la présentation initiale des 3 000 remplaçants relève en partie du « trompe-l’œil », considérant que les personnels disponibles ne correspondent pas toujours aux besoins immédiatement identifiés.
Le même compte rendu fait état de plus de 70 000 contributions déposées sur la plateforme nationale ouverte aux lycéens.
Près de 6 900 gardes à vue, dont 86 % de mineurs
Mais c’est peut-être sur le terrain policier et judiciaire que le bilan de ces dernières semaines apparaît le plus spectaculaire.
Selon les chiffres communiqués vendredi par le ministère de la Justice, 6 877 personnes ont été placées en garde à vue depuis le début des violences liées au mouvement, dont 5 890 mineurs, soit 86 %.
Parmi elles, 2 376 font l’objet de poursuites et 1 897 ont fait l’objet de mesures alternatives aux poursuites. Vingt et une personnes ont été placées en détention provisoire.
À la date de ce bilan, cela laisse 2 604 gardes à vue pour lesquelles le communiqué ministériel ne mentionne ni poursuites ni mesure alternative.
Ce chiffre ne permet pas d’affirmer que ces gardes à vue étaient injustifiées. Certaines procédures peuvent encore être en cours et le communiqué ne détaille pas toutes les situations individuelles.
Mais l’ordre de grandeur pose désormais une question en soi : celle de l’ampleur du recours à la garde à vue dans un mouvement où les personnes concernées sont très majoritairement mineures.
Une gestion de plus en plus contestée
Les critiques sur la gestion du mouvement ne viennent plus seulement des organisations lycéennes ou étudiantes.
Dans une enquête publiée cette semaine, Basta ! rapporte les témoignages d’avocats et de mineurs placés en garde à vue, certains décrivant des adolescents ressortis très éprouvés de leur détention. Le média interroge également l’écart entre le nombre d’interpellations et les poursuites effectivement engagées.
La Fédération internationale pour les droits humains est allée plus loin vendredi. Dans un communiqué cosigné avec l’Organisation mondiale contre la torture et la Ligue des droits de l’Homme, elle dénonce une « répression policière et judiciaire » du mouvement et appelle les autorités françaises à respecter le droit de manifester.
La FIDH rappelle notamment qu’au 7 octobre, plus de 5 000 personnes avaient déjà été placées en garde à vue et met ces chiffres en perspective avec d’autres mouvements sociaux : 6 730 gardes à vue sur un an pendant les Gilets jaunes, 690 lors du mouvement contre la loi Travail en 2016 et 250 lors de la mobilisation contre le CPE en 2006.
Les contextes, les durées et les modes d’action ne sont pas directement comparables, mais ces ordres de grandeur illustrent le caractère exceptionnel de la séquence actuelle.
La FIDH rappelle également que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a indiqué suivre les événements français « avec inquiétude », tandis que la rapporteure spéciale des Nations unies sur la liberté de réunion pacifique avait déjà appelé les autorités françaises à garantir l’intégrité physique des manifestants.
Un mouvement qui ralentit sans disparaître
La séquence apparaît donc plus contrastée qu’au début de la semaine.
À Bordeaux, la participation a nettement diminué jeudi. À l’échelle nationale également, la mobilisation semble entrer dans une phase moins intense, même si une nouvelle journée d’action est annoncée mardi 13 octobre.
Dans le même temps, certaines revendications ont conduit le gouvernement à annoncer des mesures sur le remplacement des enseignants. Leur portée réelle reste cependant à mesurer : les 3 024 personnels évoqués existent déjà pour l’essentiel, et leur affectation ne correspond pas nécessairement aux besoins rencontrés localement.
Mais la mobilisation laisse aussi derrière elle un bilan policier et judiciaire inhabituellement lourd. Près de 6 900 gardes à vue, dont presque neuf sur dix concernent des mineurs, déplacent désormais une partie du débat vers les méthodes employées pour encadrer le mouvement.
Dans un pays où la liberté de manifester constitue une liberté publique fondamentale, l’enjeu des prochains jours ne sera donc pas seulement de savoir si les lycéens continueront à descendre dans la rue. Il sera aussi de voir si les réponses apportées aux revendications et les espaces de dialogue annoncés permettent de sortir d’une séquence jusqu’ici fortement marquée par les dispositifs de sécurité, les interpellations et la judiciarisation du mouvement.



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