Bayonne

L’Hermione obtient un nouveau sursis, mais son avenir reste fragile

Immobilisée depuis près de cinq ans dans le port de Bayonne, L’Hermione a obtenu la poursuite de sa période d’observation. Le tribunal judiciaire de La Rochelle laisse ainsi à son association le temps de construire un plan de redressement. Mais la frégate doit encore réunir cinq millions d’euros pour achever sa restauration et espérer retrouver Rochefort en 2029.

En mai 2021, Bordeaux Gazette évoquait encore le grand voyage européen alors envisagé pour 2022. L’Hermione devait rejoindre Londres, Anvers, Amsterdam et Hambourg sous les couleurs de la destination France. Cinq ans plus tard, la frégate n’a toujours pas retrouvé le large. Immobilisée à Anglet depuis septembre 2021, elle se trouve désormais au cœur d’une procédure judiciaire dont dépend son avenir.

Le tribunal judiciaire de La Rochelle vient d’autoriser la poursuite de la période d’observation de l’Association Hermione-La Fayette, placée en redressement judiciaire depuis le 18 septembre 2025. Une nouvelle audience est prévue le 23 septembre 2026. Ce délai supplémentaire ne signifie pas que la frégate est sauvée, mais il écarte, au moins provisoirement, le scénario d’une liquidation.

Dans le compte rendu qu’elle fait de la décision, l’association rapporte que le tribunal considère qu’un projet de plan de redressement « n’apparaît pas totalement exclu ». Il aurait également relevé les progrès accomplis ces derniers mois, tout en constatant qu’aucun projet de reprise n’est encore abouti ni suffisamment financé.

Cinq millions d’euros encore à trouver

Le principal obstacle reste financier. La restauration de la coque représente un investissement estimé à dix millions d’euros. La moitié de cette somme a déjà été financée et a permis, selon l’association, de réaliser environ 50 % des travaux. Cinq millions d’euros doivent encore être réunis pour terminer le chantier.

Cette situation trouve son origine en 2021. Alors qu’elle préparait une nouvelle campagne de navigation, L’Hermione avait rejoint le port de Bayonne pour une opération de maintenance. Les investigations avaient révélé la présence de champignons sur certaines pièces de la coque, imposant le remplacement d’une partie des éléments en bois.

Depuis, le navire repose en cale sèche à Anglet. Son immobilisation a profondément modifié le modèle économique de l’association, désormais largement dépendante des visites du chantier, des dons et du mécénat.

D’après l’association, le tribunal relève également qu’une liquidation entraînerait une dégradation immédiate du navire et compromettrait tout projet de relance. Une frégate en bois de cette dimension nécessite en effet un entretien permanent, même lorsqu’elle ne navigue pas.

Une alerte lancée avant le redressement judiciaire

Les difficultés actuelles n’ont pas commencé avec l’ouverture de la procédure judiciaire. Dès mai 2025, l’association avait lancé un manifeste appelant à sauver la frégate. Signé par des acteurs du monde maritime, des élus, des responsables associatifs et différentes personnalités, ce texte invitait les citoyens, les collectivités et les grands mécènes à participer au financement de la restauration.

L’appel n’a toutefois pas permis de sécuriser les sommes nécessaires. Le 28 novembre 2025, alors que l’association était déjà placée en redressement judiciaire, une recherche de repreneurs ou d’investisseurs a été lancée par l’administrateur judiciaire. Les candidats avaient jusqu’au 5 janvier 2026 pour se manifester.

Des lettres d’intention ont été reçues, mais elles ne disposaient pas encore des financements nécessaires au début de l’année. Le tribunal a alors accordé plusieurs délais à l’association : une première échéance le 28 janvier, puis une décision rendue le 3 avril prolongeant la période d’observation jusqu’à un nouveau point d’étape fixé au 1er juillet. La dernière décision repousse désormais l’échéance au 23 septembre.

La succession de ces audiences montre que le tribunal laisse du temps au projet pour se structurer. Elle rappelle aussi qu’aucune solution définitive n’a encore été trouvée.

Un retour à Rochefort envisagé en 2029

Pour tenter de sortir de cette impasse, l’association travaille avec le Boston Consulting Group, qui renouvelle son mécénat de compétences. Un plan économique portant sur la période 2026-2036 doit présenter aux futurs partenaires une vision plus précise de l’exploitation du navire.

Le scénario actuellement étudié prévoit l’achèvement des travaux de coque à Anglet d’ici 2029, puis un retour de L’Hermione à Rochefort à la mi-2029. Son fonctionnement reposerait ensuite à 80 % sur une activité de bateau-musée et à 20 % sur la navigation.

Ce modèle donnerait une place centrale à l’accueil du public à Rochefort, les voyages ne représentant plus qu’une part minoritaire de l’activité envisagée. Cette orientation doit encore convaincre des mécènes ou des investisseurs capables de mobiliser plusieurs millions d’euros. Le calendrier restera également dépendant de l’état de la coque et de l’avancement du chantier.

Sécuriser les futurs financements

Pour rassurer les partenaires potentiels, une fiducie philanthropique doit être mise en place avec Hetys Fiducie. Selon l’association, ce dispositif permettrait de protéger les nouvelles contributions, de les affecter exclusivement à la restauration et à la valorisation de L’Hermione, puis de les restituer si le plan ne pouvait finalement pas aboutir.

Cette garantie répond à une difficulté concrète. Dans le contexte d’un redressement judiciaire, certains mécènes peuvent hésiter à engager des fonds sans visibilité suffisante sur leur utilisation. La fiducie doit ainsi isoler les contributions destinées au navire de la procédure en cours. Elle ne règle cependant pas la question centrale : trouver les cinq millions d’euros encore nécessaires.

Une mobilisation qui se poursuit

L’attachement du public à la frégate ne s’est pas démenti. En janvier 2026, l’association indiquait avoir recueilli plus de 430 000 euros de dons au cours de l’année 2025, dont 130 000 euros pendant la campagne de novembre et décembre. En avril, elle annonçait également 93 000 euros collectés auprès de 1 270 personnes depuis le début de l’année.

Les différents communiqués ne portant pas toujours sur les mêmes périodes, ces montants ne peuvent pas être directement additionnés. Dans son point de juillet, l’association fait état de 292 500 euros recueillis depuis l’ouverture du redressement judiciaire. Plus de 6 000 personnes auraient participé aux différentes campagnes de dons depuis l’automne 2023 et 4 750 auraient signé le manifeste pour sauver L’Hermione.

Le chantier du Grand Carénage reste ouvert au public pendant l’été. À Rochefort, les bénévoles maintiennent également un espace d’exposition consacré au navire.

Une exposition-vente réunissant 19 artistes sera par ailleurs organisée à bord, dans le port de Bayonne, du 28 août au 3 septembre. Peintures, photographies et sculptures seront proposées au profit de la restauration. La vente de l’ensemble des œuvres pourrait représenter jusqu’à 230 000 euros, selon les organisateurs.

De la première escale bordelaise à l’immobilisation

Construite à Rochefort entre 1997 et 2014, L’Hermione est la fidèle réplique de la frégate qui transporta La Fayette vers les insurgés américains en 1780. Quelques semaines après l’achèvement de sa reconstruction, elle avait choisi Bordeaux pour sa première escale officielle.

Du 7 au 13 octobre 2014, la frégate s’était amarrée quai Richelieu pendant ses essais en mer. Son passage sous le pont Chaban-Delmas et l’accueil du public avaient marqué cette première navigation. Bordeaux Gazette avait alors consacré un Regards en images à cette première escale de L’Hermione à Bordeaux, réalisé par notre regretté Gérard Lajournade, disparu en juillet 2023..

Quelques mois plus tard, le navire traversait l’Atlantique sur les traces de La Fayette. Il est ensuite revenu à Bordeaux en 2015, après son voyage aux États-Unis, puis en 2018 à l’occasion de Bordeaux Fête le Vin. Ces différentes escales ont installé un lien particulier entre la frégate, la ville et son port.

L’Hermione est ainsi devenue un symbole du patrimoine maritime de Nouvelle-Aquitaine, mais aussi d’un projet associatif fondé sur la transmission des savoir-faire et l’engagement bénévole.

Une reconnaissance qui ne suffit pas encore

Le soutien au projet dépasse aujourd’hui le cadre de l’association. En avril, Catherine Chabaud, ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche, et le contre-amiral Laurent Bechler avaient officiellement défendu l’importance patrimoniale de la frégate et les compétences détenues par ses salariés, ses marins et ses bénévoles.

Ces soutiens renforcent la reconnaissance du projet, mais ne remplacent pas les financements nécessaires. Le nouveau délai accordé par le tribunal doit permettre à l’association de transformer la mobilisation en plan économique viable. Il ne garantit ni l’achèvement des travaux ni le retour du navire à Rochefort.

La prochaine audience du 23 septembre constituera donc une nouvelle étape décisive. D’ici là, L’Hermione reste à quai, encore loin du grand large, mais pas définitivement condamnée.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011