Bordeaux

Manifestation à Bordeaux : des milliers de personnes, une ville sous tension

Bordeaux, une soirée de tensions
© Photo Oihana Marco

La mobilisation du samedi 17 octobre a rassemblé plusieurs milliers de personnes à Bordeaux, sur fond de contestation sociale et de mouvement lycéen et étudiant. La journée a également été marquée par des affrontements, des pillages, des incendies et le saccage de la résidence préfectorale. Présents sur le terrain en fin d’après-midi, nous avons observé le contraste entre un cortège rejoignant la place de la Victoire dans le calme et des scènes de désordre dans les rues commerçantes voisines.

Samedi 17 octobre, Bordeaux a connu une journée marquée à la fois par une importante mobilisation sociale contre la vie chère et de graves violences dans le centre-ville. Des milliers de personnes ont manifesté, tandis que des groupes d’individus s’en prenaient à des commerces et à des bâtiments institutionnels.

Selon la préfecture de Gironde, 7 000 personnes ont participé à la mobilisation. D’autres estimations de la participation ont été avancées, mais l’ampleur exacte du rassemblement reste discutée.

L’appel, initialement diffusé sur les réseaux sociaux autour du pouvoir d’achat et du prix des carburants, a rassemblé des lycéens, des étudiants, des militants syndicaux, des représentants du monde agricole et des Gilets jaunes.

De la place de la Bourse aux premières violences

Dès le début de l’après-midi, des tensions ont éclaté place de la Bourse, où plusieurs milliers de personnes s’étaient rassemblées. Des tirs de projectiles et de mortiers d’artifice ont été signalés, tandis que les forces de l’ordre faisaient usage de gaz lacrymogènes.

La Chambre de commerce et d’industrie a été prise pour cible. Des vitrines ont été brisées et des individus ont pénétré dans le bâtiment. Dans les rues commerçantes, plusieurs magasins ont été pillés, tandis que le Decathlon de la rue Sainte-Catherine a été incendié, les flammes atteignant également la façade de l’immeuble.

La résidence préfectorale également prise pour cible

Parmi les événements les plus marquants figure l’intrusion dans la résidence officielle de la préfète de Gironde, Sophie Brocas. Selon les informations rapportées par l’AFP, des individus ont pénétré dans le bâtiment et y ont commis d’importantes dégradations. Le RAID a ensuite été mobilisé pour sécuriser les lieux.

Cette attaque contre un bâtiment institutionnel constitue l’un des faits majeurs de la journée et a suscité de nombreuses réactions politiques.

Place de la Victoire, une autre image de la manifestation

En fin d’après-midi, nous avons rejoint le centre-ville, malgré les interruptions du tramway et les déviations de bus.

Vers 18 heures, plusieurs centaines de personnes étaient déjà rassemblées place de la Victoire. D’autres continuaient d’arriver par le cours Pasteur. Sur cette portion du parcours, l’essentiel du cortège que nous avons observé rejoignait la place dans le calme, malgré quelques slogans hostiles aux forces de l’ordre et au président de la République.

Le cortège cours Pasteur
© Photo Jean-Sébastien Dufourg

Un dispositif de sécurité était installé au carrefour du cours Pasteur et du cours d’Alsace-et-Lorraine. Nous avons également croisé trois membres de l’Observatoire girondin des libertés publiques, dont nous avions déjà relaté l’action lors des manifestations lycéennes à Bordeaux.

Le rassemblement place de la Victoire
© Photo Oihana Marco

Cette séquence contrastait avec les événements qui se déroulaient à quelques rues de distance.

Rue Sainte-Catherine, des scènes parfois irréelles

À partir de 18 heures et jusque dans le début de la soirée, nous avons observé de petits groupes d’individus cagoulés s’en prenant à plusieurs commerces, notamment rue Sainte-Catherine et rue des Trois-Conils.

Des vitrines étaient attaquées, des marchandises emportées et plusieurs abribus avaient été endommagés. Le magasin Micromania de la rue des Trois-Conils présentait d’importantes dégradations. Un feu était également visible au carrefour de la rue Sainte-Catherine et du cours d’Alsace-et-Lorraine.

Rue des Trois-Conils, le magasin Micromania présente d’importantes dégradations après les événements du samedi 17 octobre.
© Photo Oihana Marco

Les scènes avaient quelque chose de surréaliste. Des individus couraient avec des sacs remplis de marchandises, tandis que des passants promenaient leur chien, que des touristes semblaient désorientés et que des serveurs restaient devant des terrasses désertées.

Dans cette atmosphère, deux jeunes encapuchonnés, le visage dissimulé, avancent rapidement, chacun portant deux grands sacs apparemment remplis de vêtements. Interrogés sur leur provenance, ils nous répondent spontanément « Jack & Jones », visiblement amusés, presque enthousiastes, avant de poursuivre leur chemin.

Une scène frappante par leur apparente insouciance, au milieu des pillages et des affrontements. Une brève rencontre qui ne permet toutefois pas de connaître leurs motivations.

Les gaz lacrymogènes nous ont également contraints à trouver refuge au Couleur Café, rue des Trois-Conils, où se trouvait un journaliste de RTL.

Au cours de cette séquence, nous n’avons pas constaté d’agressions physiques contre des passants. Les violences observées visaient principalement les commerces et le mobilier urbain. Ce constat reste limité aux lieux et aux horaires que nous avons parcourus.

Un dispositif de maintien de l’ordre qui interroge

Autre contraste observé sur le terrain : un important dispositif de sécurité était déployé devant le palais Rohan, siège de la mairie de Bordeaux. Deux véhicules blindés Centaure de la gendarmerie ont également été signalés dans ce secteur par l’AFP.

Dispositif de sécurité devant le palais Rohan
© Photo Jean-Sébastien Dufourg

Dans le même temps, nous n’avons constaté aucune présence policière dans les portions de la rue Sainte-Catherine où se déroulaient des pillages, au moment de notre passage.

Selon les informations communiquées par la préfecture, 260 policiers et 60 gendarmes départementaux ont été mobilisés à Bordeaux, avec notamment deux engins lanceurs d’eau et deux véhicules blindés.

Ces moyens témoignent de l’importance du dispositif engagé, mais ne permettent pas de reconstituer sa répartition exacte tout au long de la journée. Comment les forces de l’ordre ont-elles été réparties entre la protection des institutions, l’encadrement du cortège et la sécurisation des commerces ? Quelles consignes préventives avaient été communiquées aux commerçants, alors que des risques de débordements étaient anticipés ?

Ces questions restent à éclaircir. Nous ne disposons pas, à ce stade, d’explications de la préfecture sur la répartition des effectifs dans les secteurs observés.

Un bilan humain et matériel encore provisoire

Selon le bilan provisoire communiqué samedi soir par la préfecture, 23 personnes ont été blessées, dont 15 membres des forces de sécurité intérieure et huit manifestants.

Le nombre d’interpellations, initialement fixé à 55 samedi soir, a été porté à 110 dimanche, selon la préfète de Gironde.

Selon l’agence Reuters, le maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, évoque jusqu’à 100 commerces pillés dans la ville. Cette estimation reste à préciser, notamment concernant l’étendue des dommages subis par les établissements.

Les conséquences de cette journée pourraient également se prolonger pour les commerçants touchés. Le Syndicat des indépendants et des TPE (SDI) dénonce une protection insuffisante des établissements et réclame des mesures d’indemnisation rapides, notamment pour les pertes d’exploitation non couvertes par les assurances. L’organisation demande également un accompagnement d’urgence pour les petites entreprises dont l’activité est menacée.

Le maire de Bordeaux a condamné les pillages et les attaques contre les institutions. Il a annoncé la mobilisation des services municipaux et métropolitains pour sécuriser les commerces touchés et nettoyer les rues.

Entre sécurité et droit de manifester, un équilibre à trouver

Au lendemain de cette journée, Bordeaux doit mesurer l’étendue des dégâts sans perdre de vue les revendications qui avaient conduit plusieurs milliers de personnes dans les rues. Les violences appellent des réponses, mais les interrogations sur le déroulement des affrontements et le dispositif de maintien de l’ordre restent ouvertes.

Alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu appelle à « choisir son camp » entre les forces de l’ordre et les casseurs, les événements de Bordeaux rappellent la diversité des situations observées au cours d’une même journée. Pour les pouvoirs publics, l’enjeu reste de concilier la protection des personnes, des commerces et des institutions avec le respect du droit de manifester.

Observatoire girondin des libertés publiques
© Photo Oihana Marco

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011