Vendredi 24 juillet, Cyril Mokaiesh se produisait chez Isabelle et Marc, à Blanquefort, dans le cadre de ChansonChezSoi. Seul avec sa guitare, face à un ciel écarlate marqué par les incendies en Gironde, l’artiste a donné à ses chansons une résonance singulière.
Le soleil descendait sur Blanquefort dans un ciel presque irréel. À l’horizon, la fumée des incendies en Gironde donnait au crépuscule des teintes écarlates, par instants proches d’un paysage de fin du monde. Quelques cendres flottaient parfois dans l’air. C’est dans cette atmosphère lourde et silencieuse que Cyril Mokaiesh a commencé à chanter.
La soirée avait pourtant été imaginée comme un moment de convivialité. Isabelle et Marc avaient ouvert leur maison dans le cadre de ChansonChezSoi, le dispositif de concerts chez l’habitant porté par Bordeaux Chanson. Chacun était venu avec quelque chose à partager, selon le principe de l’auberge espagnole. Après le repas, les conversations se sont progressivement tues pour laisser Cyril Mokaiesh, seul avec sa guitare, faire entendre ses chansons et ses mots.

- Au cours du concert, le ciel de Blanquefort a pris des teintes écarlates, tandis que les fumées des incendies restaient visibles à l’horizon
Dans ce cadre dépouillé, sans véritable séparation entre l’artiste et le public, les chansons ne peuvent guère se dissimuler derrière une mise en scène. Cette configuration solitaire convient particulièrement à Cyril Mokaiesh : elle met à nu ses textes et lui permet de raconter la naissance de certains titres ainsi que les rencontres qui ont accompagné son parcours.
« Regarder passer les trains » pour commencer
Le chanteur a ouvert la soirée avec Regarder passer les trains, premier morceau de son nouvel album, Bonne chance pour la suite, paru le 30 janvier 2026. Réalisé avec Romain Humeau, ce huitième disque est traversé par le doute, la lucidité et une forme de résistance face aux désordres de l’époque.
La chanson part d’une phrase attribuée à Vincent Lindon : « Je fais de mieux en mieux un métier que j’aime de moins en moins. » Mokaiesh la déplace vers sa propre condition d’artiste, entre désir de chanter, précarité, fatigue et nécessité de continuer.
Il y est question des projecteurs rêvés autrefois, des salles qui ne se remplissent pas toujours, des algorithmes, des désastres déversés sur les écrans et de ces étoiles que l’on n’attrape pas. Une entrée en matière à la fois lucide et ironique, qui donne son titre au premier livre de l’artiste, également publié en 2026.
Sur scène, ou plutôt à quelques mètres des spectateurs, la gravité de ces mots n’empêche pas l’autodérision. Le chanteur se raconte, plaisante sur son métier et sur une époque qu’il qualifie d’« approximative ». Une formule née, explique-t-il, après avoir découvert son nom une nouvelle fois mal orthographié sur l’affiche d’un festival.
Un concert de 2025 devenu un chapitre de livre
Publié chez GM Éditions, Regarder passer les trains rassemble les chroniques d’une année de déplacements, de rencontres et de réflexions sur une époque que Cyril Mokaiesh voit vaciller. La musique y tient naturellement une place importante, tout comme celles et ceux qui continuent à la faire vivre loin des grandes salles.
Un chapitre entier, intitulé « Bordeaux Chanson », revient sur le week-end durant lequel l’artiste s’était produit au Kawa Nhan de Léognan, puis chez une habitante à Mérignac. Le premier de ces deux concerts est précisément celui auquel Bordeaux Gazette avait assisté en juillet 2025.
Dans son livre, Cyril Mokaiesh raconte les coulisses de cette venue et la relation ancienne qui l’unit à Marine Schnegg et aux bénévoles de Bordeaux Chanson. Il explique que l’association le programme régulièrement depuis ses débuts et souligne cet engagement bénévole au service de la chanson francophone.
Avec son autodérision habituelle, il décrit aussi les doutes qui peuvent saisir un artiste lorsqu’il joue dans un café associatif ou se change dans une chambre d’enfant avant de chanter au milieu d’un salon. Mais une fois le concert terminé, il retient surtout l’émotion discrète du public et ce sentiment que chacun a reçu quelque chose de l’autre : « On se remplit mutuellement. »
Vendredi soir à Blanquefort, le concert semblait donc prolonger une histoire déjà écrite. Un an après la soirée de Léognan racontée par Bordeaux Gazette, et désormais par Cyril Mokaiesh lui-même, l’artiste retrouvait Bordeaux Chanson dans ce même rapport de proximité, entre confidences, chansons et repas partagé.
Des chansons rattrapées par le réel
Plusieurs titres du nouvel album ont trouvé, ce soir-là, un écho inattendu. Dans La vérité des baisers, Cyril Mokaiesh évoque une terre qui brûle à petit feu et la volonté de continuer à croire au vivre-ensemble. Sous ce ciel rougi par les incendies, les paroles semblaient ne plus seulement parler d’une inquiétude générale : elles entraient directement en résonance avec ce qui se déroulait en Gironde.
Le contraste a été plus saisissant encore pendant Du rouge et des passions. Alors que le texte convoquait la mer, des soleils qui brûlent, des comètes et des sentiments couleur corail, quelques cendres passaient au-dessus du public. La coïncidence aurait pu sembler trop parfaite si elle n’avait pas été aussi troublante.
Le chanteur n’a pas cherché à appuyer cette correspondance. Les chansons ont simplement rencontré le réel, laissant au public la liberté d’y projeter ses propres émotions. Chez Mokaiesh, la colère politique et le romantisme ne sont jamais très éloignés. Il préfère d’ailleurs parler de chansons « conscientes » plutôt que de chansons engagées, un terme dont il dit se méfier lorsqu’il est appliqué à un artiste.
Cette lucidité traverse aussi Approximatif, autre morceau de Bonne chance pour la suite. Cyril Mokaiesh y observe une époque désordonnée à laquelle il adresse quelques traits acérés. La noirceur est souvent compensée par l’énergie de l’interprétation, comme pour empêcher la mélancolie de tout emporter.
De Bernard Lavilliers à Anne Sylvestre
Entre deux morceaux, Cyril Mokaiesh a raconté certaines des rencontres qui ont jalonné son parcours. Celle de Bernard Lavilliers, d’abord, qui l’avait invité à assurer ses premières parties avant d’accepter de chanter avec lui sur La loi du marché.
Le souvenir est celui d’un artiste qui avait tenu parole et tendu la main à la génération suivante. Mokaiesh raconte une longue séance en studio, achevée au petit matin, et l’admiration ressentie devant ce « poète voyageur » attentif aux artistes venus après lui.
Il a ensuite évoqué Anne Sylvestre, dont l’écriture et la présence sur scène avaient provoqué chez lui un véritable électrochoc. Après l’avoir entendue interpréter Elle écrit pour ne pas mourir, il avait mesuré combien les mots pouvaient devenir une béquille, mais aussi une manière d’habiter une vie et de rencontrer les autres.
Le chanteur a également raconté avec humour comment Anne Sylvestre avait d’abord décliné sa proposition de partager Les gens qui doutent, jugeant le choix peu original, avant de revenir vers lui pour lui demander dans quelle tonalité il souhaitait l’interpréter.
Du tennis au Liban
L’histoire familiale de Cyril Mokaiesh est apparue avec Le chant du migrant. Franco-libanais par son père, l’artiste a raconté sa découverte du Liban à l’âge de 18 ans, mais aussi la bifurcation qui l’a conduit vers la chanson.
Avant d’écrire et de composer, Cyril Mokaiesh se destinait au tennis de haut niveau. Après avoir obtenu un titre de champion de France à 18 ans, il avait annoncé à son père qu’il renonçait finalement à devenir joueur professionnel pour se lancer dans la musique. Un choix moins rassurant, reconnaît-il, mais que son père avait fini par accepter.
La poésie lui a ensuite permis de comprendre que ses doutes pouvaient devenir une matière à travailler. De Baudelaire aux chansons consacrées au Liban, Mokaiesh relie ainsi l’intime à une histoire familiale et collective, sans prétendre résoudre les contradictions d’un pays dont il veut aussi préserver le visage multiculturel.
Le soleil descendait sur Blanquefort dans un ciel presque irréel. À l’horizon, la fumée des incendies en Gironde donnait au crépuscule des teintes écarlates, par instants proches d’un paysage de fin du monde. Quelques cendres flottaient parfois dans l’air. C’est dans cette atmosphère lourde et silencieuse que Cyril Mokaiesh a commencé à chanter.
La soirée avait pourtant été imaginée comme un moment de convivialité. Isabelle et Marc avaient ouvert leur maison dans le cadre de ChansonChezSoi, le dispositif de concerts chez l’habitant porté par Bordeaux Chanson. Chacun était venu avec quelque chose à partager, selon le principe de l’auberge espagnole. Après le repas, les conversations se sont progressivement tues pour laisser Cyril Mokaiesh, seul avec sa guitare, faire entendre ses chansons et ses mots.
Dans ce cadre dépouillé, sans véritable séparation entre l’artiste et le public, les chansons ne peuvent guère se dissimuler derrière une mise en scène. Cette configuration solitaire convient particulièrement à Cyril Mokaiesh : elle met à nu ses textes et lui permet de raconter la naissance de certains titres ainsi que les rencontres qui ont accompagné son parcours.
« Regarder passer les trains » pour commencer
Le chanteur a ouvert la soirée avec Regarder passer les trains, premier morceau de son nouvel album, Bonne chance pour la suite, paru le 30 janvier 2026. Réalisé avec Romain Humeau, ce huitième disque est traversé par le doute, la lucidité et une forme de résistance face aux désordres de l’époque.
La chanson part d’une phrase attribuée à Vincent Lindon : « Je fais de mieux en mieux un métier que j’aime de moins en moins. » Mokaiesh la déplace vers sa propre condition d’artiste, entre désir de chanter, précarité, fatigue et nécessité de continuer.
Il y est question des projecteurs rêvés autrefois, des salles qui ne se remplissent pas toujours, des algorithmes, des désastres déversés sur les écrans et de ces étoiles que l’on n’attrape pas. Une entrée en matière à la fois lucide et ironique, qui donne son titre au premier livre de l’artiste, également publié en 2026.
Sur scène, ou plutôt à quelques mètres des spectateurs, la gravité de ces mots n’empêche pas l’autodérision. Le chanteur se raconte, plaisante sur son métier et sur une époque qu’il qualifie d’« approximative ». Une formule née, explique-t-il, après avoir découvert son nom une nouvelle fois mal orthographié sur l’affiche d’un festival.
Un concert de 2025 devenu un chapitre de livre
Publié chez GM Éditions, Regarder passer les trains rassemble les chroniques d’une année de déplacements, de rencontres et de réflexions sur une époque que Cyril Mokaiesh voit vaciller. La musique y tient naturellement une place importante, tout comme celles et ceux qui continuent à la faire vivre loin des grandes salles.
Un chapitre entier, intitulé « Bordeaux Chanson », revient sur le week-end durant lequel l’artiste s’était produit au Kawa Nhan de Léognan, puis chez une habitante à Mérignac. Le premier de ces deux concerts est précisément celui auquel Bordeaux Gazette avait assisté en juillet 2025.
Dans son livre, Cyril Mokaiesh raconte les coulisses de cette venue et la relation ancienne qui l’unit à Marine Schnegg et aux bénévoles de Bordeaux Chanson. Il explique que l’association le programme régulièrement depuis ses débuts et souligne cet engagement bénévole au service de la chanson francophone.
Avec son autodérision habituelle, il décrit aussi les doutes qui peuvent saisir un artiste lorsqu’il joue dans un café associatif ou se change dans une chambre d’enfant avant de chanter au milieu d’un salon. Mais une fois le concert terminé, il retient surtout l’émotion discrète du public et ce sentiment que chacun a reçu quelque chose de l’autre : « On se remplit mutuellement. »
Vendredi soir à Blanquefort, le concert semblait donc prolonger une histoire déjà écrite. Un an après la soirée de Léognan racontée par Bordeaux Gazette, et désormais par Cyril Mokaiesh lui-même, l’artiste retrouvait Bordeaux Chanson dans ce même rapport de proximité, entre confidences, chansons et repas partagé.
Des chansons rattrapées par le réel
Plusieurs titres du nouvel album ont trouvé, ce soir-là, un écho inattendu. Dans La vérité des baisers, Cyril Mokaiesh évoque une terre qui brûle à petit feu et la volonté de continuer à croire au vivre-ensemble. Sous ce ciel rougi par les incendies, les paroles semblaient ne plus seulement parler d’une inquiétude générale : elles entraient directement en résonance avec ce qui se déroulait en Gironde.
Le contraste a été plus saisissant encore pendant Du rouge et des passions. Alors que le texte convoquait la mer, des soleils qui brûlent, des comètes et des sentiments couleur corail, quelques cendres passaient au-dessus du public. La coïncidence aurait pu sembler trop parfaite si elle n’avait pas été aussi troublante.
Le chanteur n’a pas cherché à appuyer cette correspondance. Les chansons ont simplement rencontré le réel, laissant au public la liberté d’y projeter ses propres émotions. Chez Mokaiesh, la colère politique et le romantisme ne sont jamais très éloignés. Il préfère d’ailleurs parler de chansons « conscientes » plutôt que de chansons engagées, un terme dont il dit se méfier lorsqu’il est appliqué à un artiste.
Cette lucidité traverse aussi Approximatif, autre morceau de Bonne chance pour la suite. Cyril Mokaiesh y observe une époque désordonnée à laquelle il adresse quelques traits acérés. La noirceur est souvent compensée par l’énergie de l’interprétation, comme pour empêcher la mélancolie de tout emporter.
De Bernard Lavilliers à Anne Sylvestre
Entre deux morceaux, Cyril Mokaiesh a raconté certaines des rencontres qui ont jalonné son parcours. Celle de Bernard Lavilliers, d’abord, qui l’avait invité à assurer ses premières parties avant d’accepter de chanter avec lui sur La loi du marché.
Le souvenir est celui d’un artiste qui avait tenu parole et tendu la main à la génération suivante. Mokaiesh raconte une longue séance en studio, achevée au petit matin, et l’admiration ressentie devant ce « poète voyageur » attentif aux artistes venus après lui.
Il a ensuite évoqué Anne Sylvestre, dont l’écriture et la présence sur scène avaient provoqué chez lui un véritable électrochoc. Après l’avoir entendue interpréter Elle écrit pour ne pas mourir, il avait mesuré combien les mots pouvaient devenir une béquille, mais aussi une manière d’habiter une vie et de rencontrer les autres.
Le chanteur a également raconté avec humour comment Anne Sylvestre avait d’abord décliné sa proposition de partager Les gens qui doutent, jugeant le choix peu original, avant de revenir vers lui pour lui demander dans quelle tonalité il souhaitait l’interpréter.
Du tennis au Liban
L’histoire familiale de Cyril Mokaiesh est apparue avec Le chant du migrant. Franco-libanais par son père, l’artiste a raconté sa découverte du Liban à l’âge de 18 ans, mais aussi la bifurcation qui l’a conduit vers la chanson.
Avant d’écrire et de composer, Cyril Mokaiesh se destinait au tennis de haut niveau. Après avoir obtenu un titre de champion de France à 18 ans, il avait annoncé à son père qu’il renonçait finalement à devenir joueur professionnel pour se lancer dans la musique. Un choix moins rassurant, reconnaît-il, mais que son père avait fini par accepter.
La poésie lui a ensuite permis de comprendre que ses doutes pouvaient devenir une matière à travailler. De Baudelaire aux chansons consacrées au Liban, Mokaiesh relie ainsi l’intime à une histoire familiale et collective, sans prétendre résoudre les contradictions d’un pays dont il veut aussi préserver le visage multiculturel.
La proximité comme raison de continuer
Avant le concert, Marine Schnegg a rappelé la vocation de Bordeaux Chanson, engagée depuis plus de vingt ans dans la défense de la chanson francophone. Entièrement bénévole, l’association organise environ quarante concerts par an dans de petites salles, des lieux associatifs, des festivals et chez l’habitant. Elle réunit aujourd’hui près de 150 adhérents et une quarantaine de bénévoles actifs.
ChansonChezSoi condense peut-être le mieux cet engagement. Le format permet de s’asseoir, d’écouter réellement les textes, puis de prolonger la soirée autour d’un verre ou d’un plat partagé. Il offre également une proximité rare avec l’artiste. Certains spectateurs découvraient Cyril Mokaiesh ce soir-là ; d’autres suivent son parcours depuis de nombreuses années et ont vu ses chansons accompagner différents moments de leur vie. Pour eux, entendre ces morceaux à quelques mètres de leur auteur et échanger simplement avec lui après le concert constitue une expérience particulièrement précieuse.

- Seul avec sa guitare, Cyril Mokaiesh s’est produit chez Isabelle et Marc dans le cadre de ChansonChezSoi, organisé par Bordeaux Chanson. Photo Bordeaux Gazette. © Photo Oihana Marco
La météo a finalement ajouté un nouvel épisode à la soirée. Alors que le temps tournait progressivement à l’orage et que les premières gouttes commençaient à tomber, les chaises ont quitté la terrasse pour être installées à l’intérieur. Les dernières chansons ont ainsi été interprétées dans le salon d’Isabelle et Marc, devenu en quelques minutes une scène improvisée. Un changement de décor qui résume aussi le charme de ChansonChezSoi : un concert vivant, capable de s’adapter au lieu, au temps et à ceux qui l’accueillent.
Vendredi soir, cette proximité a rencontré un décor qu’aucun organisateur n’aurait pu prévoir. Un ciel rouge, de la fumée à l’horizon, quelques cendres emportées par le vent, puis quelques gouttes de pluie. Au milieu de cette inquiétude, les chansons ont parlé de ce qui brûle, de ce qui disparaît, mais aussi de ce qui permet de rester debout.
Dans Du rouge et des passions, une phrase revenait comme un fil conducteur : « Rien ne m’attache, tout me retient. » Sous le ciel de Blanquefort, elle n’avait sans doute jamais semblé aussi concrète.



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