Bordeaux

Quand Bordeaux est allé chercher son eau jusqu’à Budos

Face à la croissance de sa population et aux pénuries des étés secs, Bordeaux a dû repenser son approvisionnement en eau au XIXe siècle. Après les puits et les fontaines de quartier, la ville est allée capter les sources de Fontbanne, à Budos, avant de construire un aqueduc souterrain de 41 kilomètres. Un chantier considérable qui n’a pas été sans conséquences pour les habitants du village.

Les restrictions sur les usages de l’eau renforcées au début du mois de juillet 2026 le rappellent : même dans une ville traversée par la Garonne, disposer d’une eau potable en quantité suffisante n’a rien d’une évidence. Il faut trouver la ressource, vérifier sa qualité, la capter, la transporter et la partager. À Bordeaux, ce défi ne date pas d’hier.

Pendant des siècles, les habitants ont puisé leur eau dans des puits privés ou des fontaines publiques. La mémoire de ces points d’approvisionnement demeure dans le nom de certaines rues. Le puits du Mirail en constitue un exemple, tout comme la fontaine d’Audège, ancienne source située passage Robert-Picqué, à proximité immédiate de la rue Fondaudège.

Cette dernière lui doit d’ailleurs son nom. L’appellation vient de « Font d’Audège », progressivement réunie en un seul mot. La source alimentait autrefois un petit cours d’eau qui descendait vers la Garonne. La fontaine visible aujourd’hui place Charles-Gruet est plus récente et ne doit pas être confondue avec cette source historique.

Ces ressources suffisent tant que la ville conserve une population limitée. Mais au XIXe siècle, Bordeaux change d’échelle. Les quartiers s’étendent, les activités économiques se développent et les besoins augmentent. Les puits, parfois contaminés par les infiltrations, inquiètent également les médecins et les défenseurs de l’hygiène publique. La question de l’eau devient alors un sujet sanitaire autant qu’un problème d’urbanisme.

Des fontaines qui ne suffisent plus

Dans la première moitié du XIXe siècle, la municipalité multiplie les projets. Deux solutions s’opposent. Certains défendent l’idée de prélever l’eau de la Garonne avant de la filtrer. D’autres préfèrent aller chercher des sources considérées comme plus sûres à l’extérieur de la ville.

C’est cette seconde voie qui s’impose avec le captage des sources du Thil, au Taillan-Médoc. Après des années d’études et de discussions, l’aqueduc du Taillan entre en service à partir de 1857, même si les travaux se prolongent encore quelque temps. Il conduit l’eau jusqu’à une station située rue Paulin, à Bordeaux, où des machines à vapeur permettent de l’élever vers des réservoirs avant sa distribution.

Le chantier représente un progrès considérable. De nouvelles fontaines apparaissent dans la ville et l’approvisionnement s’améliore. Mais cette première conquête de l’eau ne règle pas tout. La population continue de croître et les périodes de chaleur mettent rapidement le dispositif à l’épreuve.

Après la pénurie de l’été 1870, la municipalité confie de nouvelles recherches à l’ingénieur Marcel Wolff. Dans un rapport déposé le 1er janvier 1873, celui-ci examine neuf solutions, du forage d’un puits artésien au prélèvement d’eau dans la Garonne après filtrage. Aucune ne s’impose immédiatement. L’attention finit alors par se porter beaucoup plus au sud, sur les sources de Fontbanne, à Budos.

À Fontbanne, une eau qui semble inépuisable

À une quarantaine de kilomètres de Bordeaux, les sources de Fontbanne jaillissent dans un paysage de prairies et de moulins. Leur débit régulier et la qualité de leur eau attirent l’attention des ingénieurs bordelais. En 1880, la Ville de Bordeaux achète la propriété où elles affleurent.

L’urgence se fait de nouveau sentir durant l’été 1881. Pour disposer rapidement de réserves supplémentaires, Bordeaux aménage le bassin de Ségur, sur le terrain d’une ancienne gare. Ce stockage ne constitue cependant qu’une réponse provisoire. Le projet de Fontbanne doit apporter une solution plus durable.

Le 6 avril 1883, sous la municipalité d’Albert Brandenburg, le conseil municipal approuve la construction d’un aqueduc reliant Budos à l’agglomération bordelaise. L’expropriation du meunier propriétaire des lieux, Pierre Dessans, est prononcée l’année suivante.

Le chantier se déroule ensuite de septembre 1884 à juillet 1887. L’ouvrage est inauguré le 7 juillet 1887 par Alfred Daney, devenu entre-temps maire de Bordeaux.

Les noms de ces deux élus restent familiers dans le Bordeaux actuel, même si leur histoire l’est beaucoup moins. Une rue de Bacalan rend hommage à Albert Brandenburg, tandis qu’une avenue du nord de la ville porte le nom d’Alfred Daney. Derrière ces plaques de voirie se trouvent donc deux maires qui ont accompagné l’un des grands chantiers sanitaires et techniques du Bordeaux du XIXe siècle.

Quarante et un kilomètres avec une pente minime

Le défi est considérable : il faut transporter l’eau sur environ 41 kilomètres avec une pente particulièrement faible. L’aqueduc est donc conçu pour suivre au plus près les mouvements naturels du terrain.

L’ouvrage est en grande partie souterrain. Il traverse quinze communes, de Budos à Villenave-d’Ornon, en passant notamment par Illats, Cérons, Podensac, Portets, Beautiran, Martillac et Cadaujac. L’eau avance naturellement par gravité jusqu’à l’usine du Béquet, route de Toulouse.

Pour franchir les routes, les ruisseaux et les vallées, les constructeurs utilisent des conduites en fonte et des siphons. Des regards maçonnés permettent aux techniciens d’accéder à certaines parties de l’ouvrage pour le contrôler et l’entretenir. Plusieurs de ces petits édifices sont encore visibles au bord des routes, dans les vignes ou au milieu des propriétés traversées.

La discrétion de l’aqueduc contraste avec l’ampleur du chantier. Pas de longue succession d’arches monumentales dominant le paysage, mais un ouvrage caché sous les terres agricoles, les forêts et les futures zones urbanisées. Près de 140 ans après sa mise en service, il participe toujours à l’approvisionnement en eau potable de la métropole bordelaise.

Pour alimenter Bordeaux, Budos perd une partie de son eau

Derrière la prouesse technique se cache pourtant une histoire plus conflictuelle. Avant le captage, les eaux de Fontbanne faisaient fonctionner des moulins, alimentaient un ruisseau et servaient aux habitants comme aux animaux.

Le meunier Pierre Dessans, propriétaire des lieux, est exproprié en 1884. Le moulin de Fontbanne et plusieurs bâtiments liés à l’ancienne exploitation disparaissent ensuite. Dans le même temps, le captage réduit fortement le débit du Pesquey, autrefois nourri par les sources.

Les habitants de Budos, qui avaient l’habitude de se servir directement à la fontaine du moulin, doivent alors défendre leur accès à l’eau. Un long différend oppose la Ville de Bordeaux à la commune. Les habitants revendiquent un droit de puisage hérité de l’Ancien Régime et jusque-là respecté par les propriétaires successifs.

Après plusieurs années de discussions et de procédures, ce droit est finalement préservé. Des aménagements sont également réalisés pour maintenir l’accès local à l’eau, notamment un lavoir, un abreuvoir et un puits.

Cet épisode donne une autre lecture de la conquête de l’eau potable. L’aqueduc améliore considérablement la vie des Bordelais, mais il déplace aussi la pression sur un territoire rural situé à plusieurs dizaines de kilomètres. Une grande ville ne crée pas sa ressource : elle va la chercher ailleurs, transforme les paysages et impose de nouveaux arbitrages entre les usages.

À la fin du XIXe siècle déjà, l’eau soulève donc des questions très contemporaines. À qui appartient une source ? Jusqu’où une ville peut-elle aller pour assurer son développement ? Comment protéger l’approvisionnement d’une population sans priver le territoire où la ressource prend naissance ?

Une infrastructure discrète, toujours sous nos pieds

L’histoire de l’aqueduc de Budos reste largement invisible. Contrairement aux grandes fontaines monumentales, il ne s’expose pas au centre d’une place. Son parcours se devine à travers quelques regards de pierre, des bornes et des ouvrages techniques dispersés entre le Sud-Gironde et Bordeaux.

Cette discrétion ne doit pas faire oublier son importance. Le chantier de Fontbanne marque le passage d’une ville alimentée par une mosaïque de puits et de fontaines à un réseau organisé à l’échelle d’un territoire beaucoup plus vaste. Il témoigne aussi de l’essor de l’hygiène publique au XIXe siècle, lorsque l’accès à une eau plus abondante et mieux protégée devient une responsabilité municipale.

En 2026, les techniques ont changé, les réseaux se sont étendus et les contrôles se sont renforcés. Mais les questions posées au XIXe siècle restent familières : où trouver l’eau, comment la protéger et comment répartir une ressource indispensable entre les habitants, les activités économiques et les territoires qui la fournissent ?

Sous les vignes, les routes et les prairies des Graves, l’eau de Fontbanne continue de cheminer vers Bordeaux. Un voyage silencieux commencé il y a près de 140 ans, au terme d’une époque où, avant d’ouvrir un robinet, la ville dut apprendre à regarder bien au-delà de ses murs.

Sources principales : Sylvain Schoonbaert, La maîtrise de l’eau à Bordeaux au XIXe siècle ; Pierre Bourgogne et Sandrine Larrouy-Castera, Le service des eaux de l’agglomération bordelaise au XXe siècle ; documents historiques de la commune de Budos consacrés aux sources de Fontbanne et à l’aqueduc.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011