Bordeaux

Quand les voitures circulaient encore rue Sainte-Catherine à Bordeaux

JPRoche — CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons

À l’occasion de la Semaine de la mobilité, qui s’achève ce 22 septembre, retour sur une transformation aujourd’hui presque oubliée : il y a cinquante ans, voitures et autobus circulaient encore rue Sainte-Catherine. Sa piétonnisation, engagée progressivement dans les années 1970 puis généralisée en 1984, a profondément changé le cœur de Bordeaux.

Difficile aujourd’hui de l’imaginer. Au milieu des passants, des terrasses et des devantures de la rue Sainte-Catherine, il faut faire un sérieux effort pour visualiser une automobile remontant cette longue ligne droite du centre de Bordeaux. Et pourtant, il y a un demi-siècle à peine, voitures, autobus et piétons se partageaient encore cette artère devenue l’un des symboles de la ville piétonne.

Les photographies anciennes offrent un saisissant avant-après. Dans les années 1960 et au début des années 1970, la chaussée appartient encore largement aux véhicules. Des voitures circulent ou stationnent devant les commerces tandis que les passants restent cantonnés aux trottoirs. Un paysage urbain qui semble presque étranger à celui que connaissent aujourd’hui les Bordelais.

La métamorphose de Sainte-Catherine s’est construite progressivement, entre expérimentations, travaux et nouvelles façons de penser le centre-ville. Alors que Bordeaux Métropole consacre cette semaine aux mobilités et au partage de l’espace public, l’histoire de cette rue rappelle combien ce qui paraît aujourd’hui évident fut d’abord un profond changement des usages.

Dans les années 1970, la voiture fait encore partie du décor

Longue d’environ 1,25 kilomètre, la rue Sainte-Catherine traverse le cœur de Bordeaux du nord au sud, entre la place de la Comédie et la place de la Victoire. Son rôle commercial est déjà ancien lorsque l’automobile prend une place croissante dans la ville au XXe siècle.

Au début des années 1970, circuler en voiture dans Sainte-Catherine n’a donc rien d’exceptionnel. La rue est à la fois un axe commerçant et un espace de circulation. Piétons, automobiles et transports collectifs doivent alors se partager un espace qui n’a pas encore la physionomie que nous lui connaissons.

Les questions soulevées à l’époque résonnent d’ailleurs avec celles qui accompagnent encore aujourd’hui les transformations de nombreuses rues : quelle place réserver aux voitures ? Comment préserver l’accès aux commerces ? Où faire passer les transports collectifs ? Et comment permettre aux piétons de circuler dans de meilleures conditions ?

C’est dans ce contexte que Sainte-Catherine commence à changer de visage.

1976-1977 : Sainte-Catherine se transforme par étapes

La grande phase de piétonnisation débute en 1976-1977. Une partie de Sainte-Catherine est progressivement soustraite à la circulation automobile ordinaire. Des dalles apparaissent là où passaient auparavant les véhicules et la physionomie de la rue commence à changer.

Il ne s’agit pas encore de fermer d’un seul coup les quelque 1 250 mètres de l’axe, mais de transformer progressivement l’organisation de cette grande artère commerciale.

Cette évolution intervient sous le long mandat de Jacques Chaban-Delmas à la mairie de Bordeaux. Elle est d’autant plus intéressante que les décennies précédentes avaient été marquées, à Bordeaux comme ailleurs, par l’adaptation de la ville à l’essor de l’automobile. Grands axes routiers, circulation et accessibilité avaient occupé une place croissante dans l’aménagement urbain.

Avec la transformation de Sainte-Catherine, une autre logique apparaît progressivement : retirer la circulation ordinaire d’un axe commercial majeur pour donner davantage d’espace aux piétons.

Mais retirer les voitures d’une rue commerçante ne consiste pas simplement à fermer ses accès. Il faut continuer à approvisionner les magasins, permettre certains passages, organiser les livraisons, garantir l’intervention des secours et adapter les itinéraires de circulation.

Une rue piétonne reste donc, paradoxalement, un espace où la présence de certains véhicules doit être organisée.

Et la première transformation ne concerne pas encore toute Sainte-Catherine.

1984 : la rue bascule vers le « tout-piéton »

En 1984, la piétonnisation est étendue à l’ensemble de la rue.

Entre les premières grandes opérations des années 1970 et cette généralisation, plusieurs années se sont écoulées. Le changement est considérable : un axe où cohabitaient circulation, commerce et marche devient prioritairement un espace destiné aux piétons.

Cette évolution, qui paraît aujourd’hui familière, ne l’était pas au moment des premières transformations.

La disparition de la circulation ordinaire oblige à repenser les accès au centre, les itinéraires automobiles et les conditions de livraison. Elle transforme également le rapport aux commerces : le passant n’est plus seulement quelqu’un qui longe une chaussée, il peut désormais occuper pratiquement toute la largeur de la rue.

C’est l’un des changements les plus visibles lorsqu’on confronte les photographies anciennes à celles d’aujourd’hui. Le même alignement d’immeubles demeure, mais l’espace situé entre les façades a complètement changé de fonction.

2000-2003 : une nouvelle Sainte-Catherine

La piétonnisation n’est cependant qu’une étape.

À partir de 2000, la rue connaît un nouveau chantier majeur. Le projet associé à l’architecte et designer Jean-Michel Wilmotte ne consiste plus à déterminer si les voitures doivent ou non circuler dans Sainte-Catherine : cette question a été tranchée depuis longtemps. Il s’agit désormais de concevoir la rue comme un véritable espace public piéton.

Entre 2000 et 2003, son aménagement est entièrement repris. Sol, mobilier et organisation générale participent à donner à Sainte-Catherine une apparence beaucoup plus proche de celle que connaissent les Bordelais aujourd’hui.

Cette transformation intervient au moment où Bordeaux connaît une mutation urbaine beaucoup plus large, marquée notamment par le retour du tramway et le réaménagement d’une partie importante du centre-ville.

En un quart de siècle, Sainte-Catherine est ainsi passée d’une rue commerçante encore ouverte aux automobiles à un axe dont l’identité même semble désormais liée à la marche.

Une évidence urbaine qui ne l’a pas toujours été

Du 15 au 22 septembre 2026, la Semaine de la mobilité organisée dans la métropole bordelaise remet au premier plan des sujets comme la marche, les transports collectifs, le vélo, l’intermodalité ou encore le partage de l’espace public.

Sainte-Catherine offre, à sa manière, un spectaculaire retour d’expérience.

Car l’histoire de sa piétonnisation montre aussi que les usages urbains peuvent se transformer au point de faire oublier ce qui existait auparavant. Pour une grande partie des Bordelais, imaginer aujourd’hui des voitures traversant Sainte-Catherine paraît presque incongru.

Les photographies des années 1960 et 1970 sont là pour rappeler le contraire.

Il y a cinquante ans, la voiture faisait encore partie du paysage quotidien de la rue. Puis des sections ont progressivement été rendues aux piétons, avant que le dispositif soit étendu à l’ensemble de l’axe.

Aujourd’hui, lorsque des milliers de personnes parcourent Sainte-Catherine à pied, peu pensent encore à cette transformation. C’est peut-être précisément le signe de son ampleur : en quelques décennies, un choix d’aménagement est devenu une évidence du paysage bordelais.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011