Bordeaux

En septembre 1839, Bordeaux prenait ses premières photographies

À peine un mois après la divulgation du daguerréotype à Paris, Bordeaux expérimente à son tour cette invention qui va bouleverser notre rapport aux images. En septembre 1839, le Grand-Théâtre puis la cathédrale Saint-André passent devant l’objectif. Il faut alors huit ou neuf minutes de pose et beaucoup de lumière pour espérer fixer la ville. Mais une énigme demeure : où sont passées ces premières photographies bordelaises ?

Neuf minutes.

Aujourd’hui, il suffit de sortir un téléphone devant le Grand-Théâtre pour produire en quelques secondes des dizaines d’images de la place de la Comédie. En septembre 1839, photographier le même monument relève encore de l’expérience scientifique.

Sur les allées de Tourny, un appareil est installé face au Grand-Théâtre. Il faut préparer une surface sensible, choisir soigneusement son cadrage et surtout attendre. Pendant environ neuf minutes, la lumière doit faire son œuvre.

Selon les recherches publiées par Pierre Bardou dans Photographes en Gironde, cette première expérience bordelaise documentée aurait eu lieu le 11 septembre 1839. L’opérateur n’est désigné que par une initiale, « G. ». L’hypothèse du nom de Gaucheraud a été avancée, sans pouvoir être considérée comme définitivement établie.

L’événement est remarquable par sa date. Moins d’un mois auparavant, presque personne ne savait encore précisément comment réaliser un daguerréotype.

Une invention parisienne arrive à Bordeaux

Le 19 août 1839, à Paris, Louis Daguerre expose publiquement les détails de son procédé devant une séance commune de l’Académie des sciences et de l’Académie des beaux-arts. François Arago a joué un rôle déterminant dans la reconnaissance de l’invention et son acquisition par l’État français.

Daguerre peut alors révéler sa méthode. Ses travaux prolongent notamment ceux menés avec Nicéphore Niépce, mort en 1833, qui avait obtenu plusieurs années auparavant les premières images permanentes produites grâce à la lumière.

La nouvelle se diffuse à une vitesse étonnante.

À Bordeaux, quelques semaines suffisent pour que l’on tente de reproduire l’expérience. Le procédé n’a pourtant rien du simple déclenchement auquel près de deux siècles de progrès photographiques nous ont habitués.

Le daguerréotype repose sur une plaque de cuivre recouverte d’argent et soigneusement polie. Celle-ci est rendue photosensible, placée dans une chambre noire puis exposée à la lumière. Après la prise de vue, l’image latente est révélée grâce à des vapeurs de mercure avant d’être fixée.

Le résultat possède une précision étonnante, mais une particularité essentielle : chaque daguerréotype est une image unique. Il n’existe pas de négatif permettant d’en tirer facilement plusieurs exemplaires.

À Bordeaux, le soleil de septembre devient ainsi l’un des acteurs indispensables de cette naissance locale de la photographie.

Depuis le palais Rohan, l’objectif se tourne vers Saint-André

Un peu plus de deux semaines après l’expérience des allées de Tourny, la photographie entre presque officiellement à l’hôtel de ville.

Le Courrier de Bordeaux raconte dans son édition du 29 septembre 1839 une expérience réalisée « avant-hier », ce qui conduit à la date du 27 septembre. Depuis une fenêtre de la mairie, l’actuel palais Rohan, un certain M. Foulquier installe son appareil. Face à lui se dresse la cathédrale Saint-André.

Cette fois, la démonstration a des spectateurs de premier plan : le maire de Bordeaux et plusieurs de ses adjoints.

Le maire est alors David Johnston, industriel bordelais à la tête de la ville depuis 1838. Celui qui a développé une importante manufacture de faïence à Bacalan assiste ainsi à l’une des premières expériences photographiques documentées à Bordeaux.

La scène mérite que l’on s’y arrête. Depuis une fenêtre du palais Rohan, les regards sont dirigés vers Saint-André. Rien ne garantit encore que l’image apparaîtra correctement. Pendant plusieurs minutes, l’appareil doit rester parfaitement en place et la lumière suffisamment favorable.

Le journal annonce une épreuve réussie. Il rapporte même que Foulquier envisage d’en faire don à Mgr Donnet.

Mais le même compte rendu apporte une autre information intéressante. Une vue du Grand-Théâtre, avec les Quinconces dans le lointain, aurait également été réalisée « dans la journée » et aurait déjà trouvé un acquéreur.

Il faut donc distinguer cette photographie de celle signalée le 11 septembre depuis les allées de Tourny. En l’état de la documentation disponible, septembre 1839 ne nous a pas laissé la trace de seulement deux prises de vue pionnières, mais d’au moins trois expériences ou images signalées : une première vue du Grand-Théâtre le 11 septembre, puis une nouvelle vue du Grand-Théâtre et celle de Saint-André à la fin du mois.

Huit minutes pour faire apparaître Saint-André

Un autre témoin bordelais a laissé une trace de l’événement. Pierre Bernadau, infatigable chroniqueur de la vie locale, note dans ses Tablettes une expérience de Foulquier réalisée depuis une fenêtre de la mairie.

Selon lui, l’image de Saint-André aurait été obtenue en huit minutes. Il ajoute que les connaisseurs jugent le résultat satisfaisant, malgré certaines parties du monument apparaissant trop sombres.

Un détail intrigue cependant : Bernadau écrit que l’image aurait été fixée « sur le papier ». Cela ne correspond pas au daguerréotype classique, produit sur une plaque de cuivre argentée.

Est-ce une approximation d’un chroniqueur découvrant une technique entièrement nouvelle, une erreur dans la transmission du texte ou l’indice de l’utilisation d’un autre procédé ? La photographie sur papier connaît elle aussi ses premières expérimentations à cette époque, notamment avec Hippolyte Bayard à Paris. Rien ne permet toutefois de relier ces recherches à l’expérience bordelaise. En l’état des sources disponibles, mieux vaut donc laisser la question ouverte.

La date elle-même appelle une certaine prudence. Bernadau inscrit son témoignage au 26 septembre, tandis que le compte rendu du Courrier de Bordeaux, publié le 29 et évoquant une expérience réalisée « avant-hier », conduit au 27 septembre.

Les deux témoignages ne concordent donc pas exactement. Sans autre document permettant de trancher, cette différence d’une journée rappelle combien l’histoire des débuts de la photographie se reconstruit parfois à partir de traces fragmentaires.

Mais qui était vraiment M. Foulquier ?

L’identité de l’opérateur réserve une autre difficulté.

François-Eugène Foulquier, né à Bordeaux en 1801, est connu dans l’histoire locale de la photographie et pratique par la suite le daguerréotype. Mais son frère aîné, Étienne-Émile Foulquier, né en 1799, est imprimeur à Bordeaux.

Or Bernadau qualifie précisément le Foulquier de 1839 d’« imprimeur ».

Il est donc tentant d’identifier l’homme installé à la fenêtre de l’hôtel de ville à Étienne-Émile plutôt qu’à François-Eugène. Les recherches consacrées à la famille Foulquier invitent cependant à ne pas transformer cette hypothèse en certitude. Les deux frères ont pu être associés à ces premières expérimentations, et les documents actuellement identifiés ne permettent pas de déterminer définitivement lequel manipulait l’appareil ce jour-là.

Cette incertitude n’enlève rien à l’essentiel : à la fin de septembre 1839, Bordeaux fait déjà partie des villes françaises où la nouvelle invention est expérimentée, quelques semaines seulement après la divulgation officielle du procédé.

Et l’expérience bordelaise ne reste pas strictement locale. Le 2 octobre, La Gazette nationale ou Le Moniteur universel reprend à son tour l’information venue de Bordeaux.

L’invention voyage déjà presque aussi vite que les journaux peuvent la raconter.

Pourquoi l’image était-elle unique ?

Le daguerréotype n’est pas une photographie au sens matériel auquel le XXe siècle nous a habitués. La plaque placée dans l’appareil devient directement l’image finale.

Pas de pellicule. Pas de fichier. Et surtout, pas de négatif permettant de refaire le même tirage.

La surface argentée est également délicate. Elle peut être altérée par les manipulations, l’environnement ou de mauvaises conditions de conservation. Selon l’éclairage et l’angle sous lequel on l’observe, l’image peut apparaître positive ou négative, donnant au daguerréotype cet aspect si particulier.

Cette singularité rend la question bordelaise encore plus fascinante.

Car si une plaque disparaît, il n’existe pas nécessairement une seconde photographie identique permettant de la remplacer.

Où sont passées les premières photographies de Bordeaux ?

Nous savons que le Grand-Théâtre a été photographié. Nous savons que Saint-André l’a été également. Nous connaissons approximativement les temps de pose, les lieux depuis lesquels certains appareils furent installés et même certains des spectateurs.

Mais nous ne disposons pas, à ce jour, d’une plaque identifiée avec certitude comme l’une de ces premières expériences de septembre 1839.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles ont été détruites.

La vue du Grand-Théâtre réalisée à la fin du mois et évoquée par le Courrier de Bordeaux aurait même été achetée par un amateur. Celle de Saint-André aurait pu être destinée à Mgr Donnet. Elles ont donc pu passer dans des collections particulières, être transmises sans attribution précise, disparaître lors d’un déménagement ou être considérées pendant des décennies comme de simples curiosités techniques.

Peut-être une plaque dort-elle encore dans une collection familiale ou un fonds ancien sous une identification approximative. Peut-être ces images ont-elles définitivement disparu. En l’absence d’objet retrouvé et authentifié, aucune de ces hypothèses ne peut être privilégiée.

C’est finalement ce vide qui donne à l’histoire toute sa force.

Les premières photographies documentées de Bordeaux sont aujourd’hui connues essentiellement parce que des hommes ont écrit qu’elles avaient existé.

De neuf minutes à une fraction de seconde

Les 19 et 20 septembre 2026, les Journées européennes du patrimoine placent justement le patrimoine de la photographie parmi leurs thèmes.

À Bordeaux, le calendrier crée une jolie résonance : le Grand-Théâtre ouvre précisément ses portes au public pendant tout le week-end. Le même monument que des expérimentateurs tentaient déjà de fixer sur une image en septembre 1839.

Difficile d’imaginer meilleur moment pour revenir sur ces journées de septembre 1839.

Cent quatre-vingt-sept ans plus tard, les deux monuments choisis par les premiers expérimentateurs n’ont rien perdu de leur pouvoir photographique. Chaque jour, touristes et Bordelais lèvent leur téléphone devant le Grand-Théâtre ou la cathédrale Saint-André. Une pression du doigt suffit.

En 1839, il fallait installer une chambre noire, préparer une surface sensible, trouver le bon point de vue, attendre une lumière suffisamment généreuse et laisser Bordeaux immobile pendant huit ou neuf longues minutes.

Ces expériences racontent aussi quelque chose de leur siècle. Le XIXe siècle verra se succéder le chemin de fer, le télégraphe, les grandes Expositions universelles, l’électricité, l’enregistrement du son puis les premières images animées. En quelques décennies, les distances se raccourcissent, l’information accélère et le monde devient reproductible en images.

En ce mois de septembre 1839, Bordeaux n’en est encore qu’aux premières secondes de cette transformation. Devant le Grand-Théâtre puis depuis une fenêtre du palais Rohan, quelques hommes attendent plusieurs minutes sans même savoir si leur expérience réussira.

Au bout de cette attente apparaît pourtant quelque chose de profondément nouveau : une image de Bordeaux que personne n’a dessinée ni peinte, mais que la lumière elle-même a fabriquée.

Pour aller plus loin

  • Pierre Bardou, Photographes en Gironde , Conseil général de la Gironde et L’Horizon chimérique, 1993. Un ouvrage de référence sur l’histoire de la photographie dans le département, qui signale notamment l’expérience bordelaise du 11 septembre 1839.
  • Les Tablettes de Pierre Bernadau, chroniqueur bordelais qui consigne l’expérience réalisée depuis l’hôtel de ville en septembre 1839 et décrit l’image obtenue de la cathédrale Saint-André.
  • Le Courrier de Bordeaux du 29 septembre 1839, qui relate les expériences réalisées par M. Foulquier et mentionne également une vue du Grand-Théâtre acquise par un amateur.
  • La Gazette nationale ou Le Moniteur universel du 2 octobre 1839, qui reprend quelques jours plus tard l’information venue de Bordeaux, témoignant de la rapidité avec laquelle circulent alors les nouvelles concernant la photographie.
  • Le Musée d’Orsay et le Metropolitan Museum of Art, dont les ressources consacrées au daguerréotype permettent de comprendre le fonctionnement de cette image unique obtenue sur une plaque de cuivre argentée.
  • Les Archives de Bordeaux Métropole, pour explorer les fonds municipaux et iconographiques consacrés au Bordeaux du XIXe siècle et poursuivre, peut-être, la recherche de ces premières images aujourd’hui non localisées.

Image de Une : Le Grand-Théâtre de Bordeaux au temps des premiers daguerréotypes
Reconstitution par IA de ce qu’aurait pu montrer l’une des premières expériences photographiques réalisées face au Grand-Théâtre en septembre 1839. Le cadrage et le rendu sont une interprétation, l’image originale n’étant aujourd’hui pas localisée.

Écrit par

Jean-Sébastien Dufourg

Directeur de la publication

Créateur du site web et co fondateur du magazine en 2011