Le 6 août, les premiers sécateurs sont sortis dans le vignoble bordelais. La récolte concernait d’abord les raisins destinés au crémant, traditionnellement vendangés avant les autres. Elle donnait néanmoins le signal d’un millésime d’une précocité exceptionnelle, avec près de quinze jours d’avance sur 2025.
Autrefois, commencer aussi tôt n’aurait pas relevé de la seule décision du propriétaire. À Saint-Émilion, il fallait attendre la levée du ban des vendanges. Des experts parcouraient les vignes afin d’observer la maturité du raisin. Après leur examen, la Jurade pouvait proclamer que la récolte était autorisée.
La proclamation aura encore lieu cette année, le dimanche 20 septembre, au sommet de la Tour du Roy. La veille, un défilé aux flambeaux doit parcourir les rues de la cité à l’occasion de la Nuit du patrimoine. Mais lorsque les jurats annonceront symboliquement l’ouverture des vendanges, une partie du raisin bordelais aura déjà été récoltée depuis plus d’un mois.
Entre le rite et la vigne, le calendrier s’est renversé.
Quand la récolte relevait d’une décision collective
Dans le cas des vendanges, le ban désigne la proclamation officielle qui réglementait le début de la récolte. « Lever le ban » revenait à lever l’interdiction de cueillir le raisin.
Dans une économie largement tournée vers la vigne, cette décision ne pouvait pas être laissée à la seule appréciation de chaque propriétaire. Récolté trop tôt, le raisin risquait de donner un vin insuffisamment mûr. Attendre trop longtemps pouvait, à l’inverse, exposer les grappes aux pluies, à la pourriture ou à d’autres accidents.
La règle poursuivait plusieurs objectifs : rechercher une maturité suffisante, organiser les travaux et maintenir une forme de discipline collective. Elle contribuait aussi à préserver la réputation des vins de Saint-Émilion.
Selon l’Office de tourisme du Grand Saint-Émilionnais, des experts étaient envoyés dans les vignobles pour vérifier si les raisins étaient arrivés à maturité. La Jurade pouvait ensuite proclamer l’ouverture de la récolte.
La Jurade, bien plus qu’une confrérie
La Jurade médiévale était très éloignée de l’image actuelle d’une confrérie en costume. Elle participait à l’administration d’un territoire dont le vin constituait déjà l’une des principales richesses.
En 1199, Jean sans Terre, fils d’Aliénor d’Aquitaine, devient roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine. Il accorde à Saint-Émilion une charte communale donnant aux bourgeois de la ville une certaine autonomie ainsi que des pouvoirs économiques, politiques et judiciaires.
Il faut cependant distinguer cette date de l’apparition documentée de la Jurade. Si la tradition fait volontiers remonter sa naissance à 1199, l’Association de la Juridiction de Saint-Émilion indique que l’institution n’est mentionnée sous cette forme qu’à partir de 1234. Son territoire, la Juridiction de Saint-Émilion, est ensuite délimité en 1289.
Les jurats interviennent dans la vie publique, la justice locale et les échanges commerciaux. Cette organisation n’est d’ailleurs pas propre à Saint-Émilion. À Bordeaux, les jurats exerçaient également d’importants pouvoirs administratifs, judiciaires et politiques. La Jurade de Saint-Émilion se distingue toutefois par le rôle particulier qu’elle joue dans le contrôle de la production viticole.
Lorsqu’un vin est jugé digne de Saint-Émilion, sa barrique reçoit le sceau de la Jurade, appelé « marque à feu du vinetier ». Cette marque atteste que le vin a été contrôlé avant sa commercialisation.
Les barriques peuvent ensuite être acheminées vers le port de Pierrefitte, au sud de la Juridiction, puis exportées, notamment vers l’Angleterre. Dans un commerce où le nom du lieu devient progressivement un signe de réputation, contrôler le vin revient aussi à défendre un intérêt économique collectif.
Le ban des vendanges s’inscrit dans cette logique. En autorisant le début de la récolte après l’examen de la maturité des raisins, la Jurade intervenait dès la première étape de la production.
D’un pouvoir réglementaire à une cérémonie
Supprimée pendant la Révolution française, la Jurade est recréée le 13 septembre 1948 par des viticulteurs de Saint-Émilion. Elle ne retrouve cependant pas ses anciens pouvoirs.
La nouvelle Jurade devient une confrérie chargée de représenter les vins de Saint-Émilion, d’entretenir leur histoire et de les faire connaître en France comme à l’étranger. Elle conserve les robes rouges, les défilés, les intronisations et les grandes proclamations, mais ne décide plus du travail dans les propriétés.
Le ban contemporain est organisé chaque troisième dimanche de septembre. En 2026, le programme des Vins de Saint-Émilion annonce le défilé aux flambeaux le samedi 19 septembre et le Ban des vendanges le dimanche 20.
Depuis le sommet de la Tour du Roy, les jurats feront vivre un geste hérité de l’ancienne institution. La proclamation ne donnera cependant plus l’autorisation de vendanger. Elle célèbre désormais le nouveau millésime et le patrimoine viticole.
Aujourd’hui, une décision prise parcelle par parcelle
La date des vendanges est désormais déterminée directement dans les propriétés. Les vignerons et les techniciens effectuent des prélèvements, mesurent notamment la teneur en sucre et l’acidité, observent l’état sanitaire des grappes et dégustent les baies.
Il n’existe donc plus, à Saint-Émilion, une date unique donnant réellement le départ de toutes les vendanges. Deux parcelles voisines peuvent être récoltées à plusieurs jours d’intervalle selon leur sol, leur exposition, le cépage planté, leur état sanitaire ou le type de vin recherché.
Les raisins destinés aux crémants sont généralement cueillis les premiers afin de conserver suffisamment d’acidité. Les blancs secs suivent, puis les cépages rouges. Au sein d’une même propriété, le merlot peut être récolté avant le cabernet franc ou le cabernet-sauvignon, dont la maturité est généralement plus tardive.
En 2026, les premiers raisins destinés au crémant ont été récoltés dès le jeudi 6 août. Bernard Farges, président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, évoquait alors auprès de l’AFP une précocité « jamais connue » et une avance proche de quinze jours sur l’année précédente.
L’hiver doux et humide, puis les températures élevées du printemps et du début de l’été, ont accéléré le cycle de la vigne. « Les parcelles que nous vendangions fin septembre dans les années 1990, on les vendange aujourd’hui fin août », expliquait Bernard Farges dans des propos rapportés par La Revue du vin de France.
L’expression « précocité jamais connue » doit toutefois être attribuée à l’interprofession. Elle ne signifie pas que toutes les propriétés bordelaises ont commencé à vendanger le 6 août, ni qu’une comparaison exhaustive est possible avec chaque millésime de l’histoire.
Les dates de vendanges, un indicateur à interpréter avec prudence
Ce déplacement du calendrier constitue l’un des signes les plus visibles du changement climatique. Les températures élevées accélèrent généralement le développement de la vigne et la maturation des raisins, conduisant souvent à des récoltes plus précoces.
La date du premier coup de sécateur ne suffit toutefois pas, à elle seule, à raconter l’évolution du climat. Une étude consacrée à la phénologie de la vigne dans le Bordelais depuis le début du XIXe siècle rappelle que les pratiques humaines influencent également le calendrier.
Le choix des cépages, l’entretien des sols, les rendements recherchés et le style de vin souhaité peuvent avancer ou retarder la récolte. Les dates de floraison et de véraison doivent également être prises en compte.
La précocité de 2026 est donc bien documentée, mais elle ne doit pas être réduite à une comparaison entre deux dates isolées.
Le 20 septembre, la Jurade proclamera encore le ban des vendanges depuis la Tour du Roy. Elle ne donnera plus le signal attendu autrefois par les propriétaires et les travailleurs de la vigne. La maturité du raisin aura décidé avant elle.
Le ban a perdu sa portée réglementaire, mais pas toute sa force. Il rappelle qu’à Saint-Émilion, la récolte fut longtemps une affaire collective, surveillée au nom de la qualité du vin et de la réputation de tout un territoire. En 2026, il raconte aussi autre chose : une tradition restée en septembre, tandis que la vigne avance toujours davantage son propre calendrier.



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