À la fin du XIXe siècle, l’observatoire de Bordeaux reçut une portion du ciel à inventorier. Sur les hauteurs de Floirac, les astronomes photographiaient les étoiles sur des plaques de verre avant d’en mesurer patiemment chaque point lumineux. Une aventure scientifique locale engagée dans l’un des projets les plus ambitieux de son époque.
Ce week-end, partout en France, des télescopes doivent de nouveau être braqués vers le ciel. Organisées les 7, 8 et 9 août, les Nuits des étoiles invitent chacun à reconnaître les constellations, observer les planètes ou attendre la trace lumineuse d’une Perséide.
Sur les hauteurs de Floirac, regarder les étoiles fut longtemps un travail d’une minutie redoutable. Une fois la nuit tombée, les astronomes installaient des plaques de verre dans un instrument photographique et suivaient patiemment le mouvement du ciel. Le lendemain commençait une autre forme d’observation, plus discrète et souvent beaucoup plus longue : mesurer les points enregistrés sur la plaque et leur attribuer une position.
À la fin du XIXe siècle, Bordeaux avait reçu une portion de la voûte céleste à inventorier. Derrière cette formule se cachait un projet scientifique international d’une ampleur inédite : construire, observatoire après observatoire, une vaste carte photographique des étoiles.
Georges Rayet installe la science sur un ancien domaine viticole
L’observatoire de Bordeaux n’est pas né avec la Carte du ciel. Sa création remonte aux premières années de la Troisième République, dans une France qui cherche à reconstruire son enseignement supérieur et sa recherche après la guerre franco-prussienne de 1870.
L’astronomie n’était pourtant pas tout à fait nouvelle à Bordeaux. Dans un texte publié en 1900, Georges Rayet rappelait que des savants bordelais avaient déjà observé les passages de Vénus devant le Soleil en 1761, depuis les remparts du Château-Trompette, puis en 1769 à Bordeaux et au château de La Brède. Plusieurs tentatives de création d’un observatoire avaient suivi, sans parvenir à aboutir avant la fin du XIXe siècle.
Dès 1871, Jules Simon, alors ministre de l’Instruction publique, propose à la municipalité bordelaise de fonder un observatoire. La Ville accepte le principe d’une contribution annuelle de 10 000 francs, mais le projet met plusieurs années à se concrétiser. Le décret de création est finalement signé le 11 mars 1878. Les premières constructions commencent au printemps 1879.
Georges Rayet, astronome et physicien, en devient le fondateur et le premier directeur. Avec Charles Wolf, il avait découvert quelques années plus tôt une catégorie particulière d’étoiles, aujourd’hui connues sous le nom d’étoiles Wolf-Rayet. À Bordeaux, sa première mission consiste à faire sortir de terre un véritable établissement scientifique.
Le site choisi se trouve à Floirac, sur un ancien domaine viticole dominant la Garonne et Bordeaux. La maison de maître est conservée pour loger le directeur. Autour d’elle sont progressivement construits les bâtiments destinés aux instruments.
Le premier, inauguré en 1880, accueille une lunette méridienne. Celle-ci observe le passage des astres dans la direction nord-sud, le méridien, afin d’en déterminer précisément la position et l’heure de passage.
Georges Rayet souhaite cependant disposer d’une coupole tournante et d’un instrument orientable. Il veut pouvoir suivre des phénomènes qui ne se présentent pas dans la direction du méridien, comme une comète ou une éclipse. Plusieurs lunettes à monture équatoriale sont ainsi installées au cours des années suivantes.
Le domaine comprend également un étonnant pavillon magnétique. Afin de ne pas fausser les mesures du champ terrestre, sa construction évite spécialement les matériaux contenant du fer. Ce détail architectural montre les précautions nécessaires à une époque où le bâtiment faisait lui-même partie de l’instrument scientifique.
Photographier les étoiles avant le numérique
En 1886, l’État demande à Georges Rayet de rejoindre un projet international lancé sous l’impulsion de l’Observatoire de Paris : la Carte du ciel.
Dix-huit observatoires doivent se partager la voûte céleste. Parmi eux figurent quatre établissements français : Paris, Toulouse, Alger et Bordeaux. Chacun reçoit une zone précise à photographier, avec des instruments conçus sur un modèle commun afin de rendre les résultats comparables.
Bordeaux reçoit la partie du ciel correspondant aux zones centrées autour de +12, +14 et +16 degrés de déclinaison. L’ensemble des plaques couvre une bande située approximativement entre +11 et +18 degrés. La déclinaison joue dans le ciel un rôle comparable à celui de la latitude sur une carte terrestre. Floirac ne doit donc pas photographier « tout le ciel », mais une longue zone peuplée de centaines de milliers d’étoiles.
L’équatorial photographique destiné à cette mission entre en activité au début des années 1890. Sous sa coupole, l’instrument réunit deux lunettes parallèles : l’une reçoit la plaque sensible, l’autre permet de suivre une étoile de référence.
Ce suivi est indispensable. Comme la Terre tourne pendant la pose, les étoiles laisseraient de petites traînées sur la plaque si l’instrument restait immobile. L’astronome doit donc accompagner leur mouvement apparent avec une grande précision.
Placée au foyer de la lunette, la plaque de verre est recouverte d’une émulsion photosensible. Après son développement, les étoiles y apparaissent sous la forme de petits points. La photographie permet alors d’enregistrer des astres trop faibles pour être distingués directement par l’œil et, surtout, d’en conserver une trace durable.
Mais obtenir le cliché ne représente que la première partie du travail.
Des milliers de plaques et des années de mesures
Chaque plaque doit ensuite être contrôlée, identifiée et mesurée. À l’aide de machines spécifiques, le personnel de l’observatoire détermine la position de chaque étoile sur le verre. Les coordonnées sont converties, comparées et corrigées avant de rejoindre les registres puis les volumes imprimés du catalogue.
L’entreprise poursuit en réalité deux objectifs. Le premier consiste à établir un catalogue donnant les coordonnées des étoiles. Le second, plus ambitieux encore, doit produire une représentation photographique des astres les moins lumineux.
Un travail contemporain de réexploitation des archives bordelaises a recensé 344 781 étoiles dans la zone comprise entre +11 et +18 degrés de déclinaison. Les collections de Floirac conservent également 1 415 plaques du catalogue et 513 plaques réalisées pour la Carte proprement dite.
Le premier tome du Catalogue de la carte du ciel – Zone de Bordeaux paraît en 1909. Derrière ses colonnes de chiffres se trouvent des nuits d’observation, mais aussi des journées et des années consacrées aux mesures, aux calculs et aux vérifications.
Selon les recherches de l’historienne des sciences Laetitia Maison, la Carte du ciel aurait fini par mobiliser jusqu’à 99 % du personnel de l’établissement. Le chiffre montre combien ce programme, pourtant lancé plusieurs années après la création de l’observatoire, en a progressivement absorbé les forces.
Georges Rayet dirige les débuts du projet, mais sa réalisation traverse plusieurs générations. Fernand Courty travaille notamment aux observations et au catalogue. Luc Picart, qui succède à Rayet à la tête de l’observatoire en 1906, poursuit l’entreprise.
À partir de 1896, l’établissement recrute également des employées pour participer aux longues opérations de mesure et de calcul. Un travail indispensable, mais longtemps resté peu visible derrière les noms des directeurs et des astronomes officiellement associés aux publications.
Comme dans les autres observatoires engagés, le programme se révèle beaucoup plus long que prévu. Le nombre d’étoiles, la lenteur des mesures manuelles et les exigences de précision repoussent sans cesse son achèvement. Entre-temps, l’astronomie évolue : elle ne cherche plus seulement à déterminer où se trouvent les astres, mais aussi à comprendre leur composition, leur mouvement et leur histoire.
La Carte du ciel ne sera jamais entièrement réalisée sous la forme imaginée à la fin du XIXe siècle. Ses plaques n’en demeurent pas moins précieuses. En comparant ces images anciennes à des observations modernes, les chercheurs peuvent suivre le déplacement des étoiles sur plus d’un siècle. Ce qui ressemblait à une archive figée devient alors un témoin du mouvement du ciel.
Des plaques de verre aux Nuits des étoiles
L’observatoire de Floirac a ensuite traversé d’autres âges de l’astronomie. Le site a accueilli de nouveaux télescopes, puis des instruments de radioastronomie. Plusieurs de ses bâtiments et instruments ont été inscrits au titre des monuments historiques le 2 avril 2010, reconnaissant à la fois leur intérêt architectural et la mémoire scientifique qu’ils conservent.
Les 7, 8 et 9 août 2026, les Nuits des étoiles doivent réunir plus de 500 manifestations à travers la France. En Gironde, des observations ont notamment été annoncées à Saint-Vivien-de-Blaye et à l’observatoire Véga de la Lyre, à Vayres. Leur maintien devra être vérifié auprès des organisateurs en fonction de l’évolution des restrictions préfectorales prises dans le contexte des incendies.
L’édition 2026 est également tournée vers l’éclipse de Soleil du 12 août. Totale dans une partie de l’Espagne, elle sera partielle mais particulièrement importante dans le sud-ouest de la France, peu avant le coucher du Soleil. Son observation nécessitera impérativement des lunettes spéciales certifiées.
Entre les plaques de verre de Floirac et les télescopes numériques d’aujourd’hui, les instruments et les usages ont profondément changé. Le geste initial, lui, demeure : lever les yeux, isoler un point dans l’immensité et chercher à comprendre la place qu’il occupe. À Floirac, cette curiosité a autrefois donné à Bordeaux sa propre portion de ciel.



Sur le même sujet
François Magendie, bordelais pionnier de la physiologie et de la pharmacologie modernes
Avant la forêt de pins, le visage oublié des Landes girondines
Quand Bordeaux est allé chercher son eau jusqu’à Budos
En 1949, l’incendie qui a redessiné la forêt girondin
À Bordeaux, quand la maladie rejetait les vivants hors des murs
Après la Saint-Barthélemy, Bordeaux face à l’effacement des protestants