À une trentaine de kilomètres de Bordeaux, Thales, Foxconn et Radiall ont posé la première pierre de Tessalia, une future usine de composants électroniques avancés. Un projet industriel rare en Gironde, à la croisée de l’emploi, de la souveraineté européenne et des technologies critiques.
Au Barp, la Route des Lasers porte décidément bien son nom. Dans ce secteur discret du sud de la Gironde, déjà marqué par la présence du CEA et par un tissu d’activités liées aux hautes technologies, une nouvelle pièce industrielle vient de s’ajouter au paysage. Lundi 1er juin, Thales, Foxconn et Radiall ont posé la première pierre de Tessalia, une future usine dédiée à la production et au test de composants électroniques avancés.
La venue de Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie, à l’occasion de la 9e édition du sommet Choose France, a donné une dimension nationale à l’événement. Mais l’enjeu ne se limite pas à une séquence ministérielle. Pour la Gironde, Tessalia représente un projet industriel d’une nature assez rare : une usine technologique à forte valeur ajoutée, tournée vers des marchés aussi sensibles que la défense, l’aéronautique, le spatial, les télécommunications, l’industrie ou encore certains équipements médicaux.

- Pose de la première pierre de Tessalia
- Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie
La production industrielle n’est toutefois pas attendue immédiatement. La montée en puissance est annoncée entre 2029 et 2033, avec des objectifs ambitieux : 250 millions d’euros d’investissement, jusqu’à 800 emplois à terme et 50 millions de systèmes produits chaque année. Ces chiffres donnent l’échelle du projet, mais ils devront être vérifiés dans la durée, à mesure que le site recrutera, produira et s’inscrira dans son environnement local.
Dans une Gironde souvent associée au vin, au tourisme, aux services ou à l’économie résidentielle, ce projet rappelle que l’avenir du territoire se joue aussi dans des secteurs plus silencieux, mais hautement stratégiques. Ici, il ne s’agit pas d’un entrepôt logistique ni d’un immeuble de bureaux supplémentaire. Tessalia doit produire, assembler et tester des composants destinés à des systèmes où la fiabilité et la précision ne sont pas négociables.
Une usine de haute technologie au sud de Bordeaux
Le cœur du projet repose sur une activité encore peu connue du grand public : le “packaging avancé” et les “system-in-package”, souvent abrégés en SIP. Derrière ces termes techniques, il faut comprendre une étape essentielle de la chaîne des semi-conducteurs. Il ne s’agit pas simplement de fabriquer une puce isolée, mais d’intégrer plusieurs composants électroniques dans un même ensemble compact, capable de remplir des fonctions complexes.
Ces modules peuvent ensuite être utilisés dans des systèmes embarqués, des satellites, des équipements aéronautiques, des radars, des systèmes de communication sécurisés ou des dispositifs industriels de précision. En clair, Tessalia se place sur un maillon stratégique : celui qui permet de transformer des composants électroniques en systèmes fiables, testés et adaptés à des usages critiques.
Pour Le Barp, commune située entre Bordeaux et le bassin d’Arcachon, l’implantation peut changer de dimension. Elle vient renforcer un territoire déjà identifié pour ses activités scientifiques et technologiques, mais encore peu visible du grand public. Le voisinage du CEA, les compétences régionales dans l’aéronautique, l’électronique, la photonique et la recherche ont pesé dans le choix du site.
Foxconn, Thales, Radiall : trois profils pour une même ambition
La singularité de Tessalia tient aussi à l’alliance de ses trois fondateurs. Foxconn apporte la dimension internationale d’un géant mondial de la fabrication électronique. Le groupe taïwanais est surtout connu du grand public pour son rôle dans l’assemblage de produits électroniques de masse, mais il cherche aussi à se positionner sur des technologies plus avancées et plus stratégiques.
Thales, de son côté, inscrit le projet dans les domaines critiques : défense, aéronautique, spatial, cybersécurité, communications sécurisées. Pour le groupe français, la maîtrise de certains composants électroniques est directement liée à la fiabilité de systèmes utilisés par des États, des armées, des opérateurs industriels ou des infrastructures sensibles.

- Au Barp, une première pierre très suivie pour Tessalia
- La cérémonie de lancement de Tessalia a réuni responsables publics et dirigeants industriels autour du projet d’usine de composants électroniques avancés porté par Thales, Foxconn et Radiall. Au premier rang figurent notamment Nathalie Delattre, Alain Rousset, Sophie Brocas, Pierre Gattaz (Radiall) Bob Wei-Ming Chen (Foxconn), Patrice Caine (Thalès).
Radiall apporte une autre brique : celle d’une entreprise industrielle française spécialisée dans les composants d’interconnexion de haute précision. Moins connue du grand public que Thales ou Foxconn, cette ETI familiale travaille depuis longtemps pour des secteurs exigeants comme l’aéronautique, le spatial, la défense, les télécoms ou le médical.
Cette association illustre une évolution importante : la réindustrialisation ne repose pas seulement sur le retour de grandes usines, mais sur la capacité à assembler des compétences complémentaires. Un groupe mondial, un acteur français des technologies critiques, une entreprise industrielle de précision : c’est ce triangle qui donne au projet sa portée.
Un sujet local, mais un enjeu européen
Si Tessalia s’installe au Barp, le sujet dépasse très largement la Gironde. Depuis la crise sanitaire, les tensions sur les chaînes d’approvisionnement et la montée des rivalités géopolitiques, les semi-conducteurs sont devenus un enjeu de souveraineté. Ces composants sont présents partout : dans les avions, les satellites, les véhicules, les équipements médicaux, les réseaux de communication, les systèmes de défense ou les objets du quotidien.
L’Europe a longtemps dépendu fortement de chaînes de production situées ailleurs, notamment en Asie. L’objectif n’est pas de produire chaque composant sur le sol européen, ni de rivaliser sur tous les segments avec les géants mondiaux. Mais la question est désormais claire : sur certains maillons critiques, la France et l’Europe veulent disposer de capacités industrielles maîtrisées.
C’est précisément dans cette logique que s’inscrit Tessalia. Le projet ne vise pas prioritairement les très grandes séries destinées au marché grand public, comme les smartphones ou l’électronique de consommation. Il cible plutôt des productions de petite et moyenne série, à forte valeur stratégique, pour des environnements où la robustesse, la sécurité et la performance comptent autant que le volume.
Pour la Nouvelle-Aquitaine, cette implantation conforte aussi un positionnement industriel déjà ancien mais parfois sous-estimé. La région dispose d’un écosystème solide autour de l’aéronautique, du spatial, de la défense, de l’électronique et de la recherche. En choisissant Le Barp, Tessalia vient s’inscrire dans cette continuité, tout en lui donnant une visibilité nouvelle.
Des retombées à suivre dans la durée
L’annonce est importante, mais elle appelle aussi une lecture prudente. Un projet de cette ampleur ne se mesure pas uniquement au jour de la pose de la première pierre. Les 800 emplois annoncés, la production attendue et la montée en puissance industrielle devront être suivis dans les prochaines années.
La réussite de Tessalia dépendra de plusieurs facteurs très concrets : la capacité à recruter des profils qualifiés, à former des techniciens et ingénieurs, à accueillir les salariés, à organiser les mobilités, à répondre aux besoins en énergie, en eau, en foncier et en services. Dans un secteur industriel exigeant, l’intégration du projet dans son environnement local sera l’un des points à observer.
Ces questions ne sont pas secondaires. Elles conditionnent la capacité du territoire à transformer une annonce industrielle en réussite durable. Une usine de composants électroniques avancés ne vit pas seule : elle a besoin d’un écosystème de formation, de sous-traitance, de recherche, de logement et d’infrastructures.
Au Barp, la première pierre de Tessalia ouvre donc une nouvelle séquence. Elle donne à la Gironde une place dans une bataille industrielle européenne où se croisent souveraineté, innovation, emploi et aménagement du territoire. Le projet est prometteur, mais son importance réelle se mesurera dans le temps : lorsque les recrutements seront effectifs, lorsque les lignes de production tourneront, et lorsque les retombées locales pourront être évaluées au-delà des discours.
Pour Bordeaux Gazette, c’est aussi un sujet à suivre. Car derrière les mots de “souveraineté” et de “réindustrialisation”, souvent employés dans les discours nationaux, il y a ici une réalité très locale : une commune girondine, des emplois attendus, des compétences à former, des ressources à mobiliser et un territoire qui pourrait devenir l’un des points d’appui français dans la filière européenne des composants électroniques avancés.



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