Les Epicuriales
Dans le Lexis, Larousse de la langue française, on trouve de l’épicurien la définition suivante :
Se dit de personnes qui professent une morale facile, qui recherchent en tout leur plaisir, ou ce qui se rapporte à cette tendance morale.
Le Grand Robert de la langue française donne cette définition :
Qui ne songe qu’au plaisir et sait en jouir.
Le Littré pour sa part indique :
Un voluptueux, un homme qui aime le plaisir et qui s’y connaît.
Or, entre ces définitions, qui témoignent de ce que le sens commun a retenu de la pensée d’Epicure, et la réalité de la pensée d’Epicure il y a un fossé. Ce fossé résulte de la confusion entre deux doctrines philosophiques distinctes. Celle d’Epicure d’une part et celle des Cyrénaïques d’autre part. Ces derniers ressemblaient d’assez près à nos soi-disant épicuriens d’aujourd’hui, les mal-nommés. Ils recherchaient essentiellement le plaisir, de préférence les plaisirs corporels qui résultaient d’une activité du corps (cinétiques). Le bonheur était pour eux la somme des plaisirs particuliers et ponctuels que nous pouvons éprouver au fil du temps. Ils étaient sceptiques, ne croyaient en la science, ni en la logique et ramenaient toute vertu morale à celle du plaisir.
Epicure, pour sa part, recherchait non les plaisirs en eux-mêmes mais le bonheur. Il admettait les plaisirs cinétiques mais insistait fortement sur la nécessité de fonder son existence sur les plaisirs vécus dans le repos du corps et de l’âme (catastématiques). Car seuls ces plaisirs-là, pensait Epicure, étaient à même de construire un bonheur capable de durer dans le temps au lieu d’être morcelé en « moments » ponctuels. De plus, Epicure n’envisageait pas un seul instant que la recherche du plaisir puisse se faire sans moralité, sans vertu
« On ne peut vivre dans le plaisir si l’on est pas, indépendamment du plaisir, sensé, bon et juste. Celui qui ne vivrait pas ainsi vivrait sans le plaisir » ( Maxime V)
Et sans mesure :
« le ventre n’est pas insatiable, comme le croit la foule. Insatiable est la fausse idée que l’on se fait de sa capacité » (Sentence 59)
« Rien ne suffira jamais à celui pour qui le suffisant est peu »( Sentence 68)
Ainsi, appeler « Epicuriales » un rendez-vous annuel festif et commercial autour de la gastronomie et du vin ne laisse donc pas d’étonner lorsqu’on se confronte aux textes et à la doctrine d’Epicure :
« Les saveurs ordinaires réjouissent à l’égal de la magnificence dès lors que la douleur venue du manque est supprimée. (…)Partant, quand nous disons donc que le plaisir est le but de la vie, il ne s’agit pas des plaisirs déréglés ni des jouissances luxueuses ainsi que le prétendent ceux qui ne nous connaissent pas, nous comprennent mal ou s’opposent à nous. Car la vie de plaisirs ne se trouve pas dans d’incessants banquets et fêtes, ni dans la fréquentation de jeunes garçons et de femmes, ni dans la saveur des poissons et autres plats qui ornent les tables magnifiques, elle est dans le raisonnement vigilant qui s’interroge sur les raisons d’un choix ou d’un refus, délaissant l’opinion qui fait le désordre de l’âme. » (Epicure, Lettre à Ménécée, Traduction P.Pénisson)
Epicure n’a pas de chance. A son époque déjà ses adversaires le confondaient avec les Cyrénaïques. Se servir d’Epicure comme caution morale et intellectuelle d’une manifestation qui tourne le dos à sa pensée n’est que poursuivre l’œuvre injuste de ses adversaires. Mais nous ne sommes plus à cela près ; Epicure, là où il est, peut bien attendre quelques siècles de plus, n’est-ce pas ?

Ecrit par Marc
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