On ne sait jamais de qui l’on peut avoir besoin

On ne sait jamais de qui l’on peut avoir besoin : Chapitre III

Victime d’un accident, Mikaël s’en sort indemne, hélas, ce n’est pas une excuse pour ses patrons. Il sera congédié brutalement, mais son nouvel emploi va lui réserver de drôles de surprises. (Chapitre 3)

Après son renvoi sans indemnités, Mikaël était devenu serveur dans le restaurant Les trois Canards. L’établissement proposait une cuisine du moyen-âge avec gibiers et grosses sauces, un genre plutôt abominé par tous les végans, végétariens, amateurs de cuisine légère et autres amis de la faune. Mais il faut croire qu’il existait encore un public pour ce genre de menu, car le restaurant était plein. Les convives, comme le personnel lui-même, celui-ci réduit à un serveur ; notre héros Mikaël, un cuisinier Colin et le patron Hugues devaient tous s’accoutrer de costumes d’époque. Cela ne se fit pas sans difficulté surtout quand il fallut porter des collants ajustés qui ne flattaient personne, mais il faut croire qu’il n’y avait que Mikaël pour trouver cela gênant.

Colin, le cuisinier, venait d’entrer dans la salle composée d’une seule et grande table déjà remplie de dîneurs et d’une plus petite au fond, un peu cachée, devant lequel un étrange homme en rouge dévorait déjà un gigot saignant de sanglier. Le cuisinier donc annonçait d’une voix claire « qu’elle » était arrivée. Bientôt le rideau se souleva. Mikaël arrosait une fois de plus une assiette bien garnie quand il leva la tête pour voir la nouvelle arrivante qui fut accueillie par un silence pénible. Le son du jus qui coulait sur la viande sembla retentir dans cette ambiance lourde, comme une cascade de montagne. Elle apparaissait enfin. Elle était escortée par deux gardes aux mines renfrognées, eux aussi costumés, mais qui portaient des hallebardes qui n’avaient pas l’air factices. La femme était vêtue d’une robe longue à la mode médiévale comme les autres, sauf que la sienne était sale et abîmée. Ses cheveux détachés lui tombaient devant ses yeux, dissimulant en partie son visage, mais Mikaël eut un petit coup au cœur quand elle releva la tête. La femme ainsi vêtue et si misérable était Rosetta Lafforgue !

Celle-là même qui l’avait renvoyé de son ancien job parce qu’il n’avait pas voulu sombrer avec sa grue dans le port de Bordeaux !

Mais revenons sur son histoire. Celle-ci, après ce qui, pour elle, ne fut qu’un incident de parcours ; renvoyer puis trouver un autre grutier plus compétent ; continua sa vie d’honnête femme bien nourrie et dépourvue de scrupules. On peut dire ce que l’on voudra de Rosetta et de la sècheresse de son cœur, il est incontestable de lui reconnaitre une franchise sans détour, brutale pour certains et toujours opportuniste, mais respectueuse de la loi pour les autres et ...opportuniste, également.
Au volant de sa grosse Mercedes-Maybach Classe S 580, la plus luxueuse des berlines, mieux valait ne pas traverser inconsidérément devant elle. Elle adorait faire courir les piétons trop rêveurs et affoler les vélos trop lents. Si elle devait tourner, elle ne mettait jamais son clignotant, arguant que les autres voitures n’avaient pas à savoir où elle allait !

Sa vie personnelle était d’un vide abyssal. Pas d’amour, pas d’enfants. Des parents vite expédiés dans une maison de retraite suffisamment loin pour qu’elle ne se crût pas obligée de leur rendre visite. Elle ne se sentait pas malheureuse, elle ne se sentait pas du tout en fait. Son existence était rythmée par le travail, les restaurants de luxe et les vacances dans des hôtels très chers où elle se faisait bichonner comme un bébé. Pas de joie, pas de déprime et en plus, de temps en temps, des extras avec de jeunes hommes très bien et finalement pas si chers.
Son allure habituelle pleine de morgue triomphante avait en ce moment précis disparu ce qui avait fait douter Mikaël de son identité pendant une demi-seconde.
Le patron du restaurant se leva et prit la parole :

- Rosetta Lafforgue, fille de sieur Gaétan Lafforgue et de Jehanne née Labris, est-ce bien vous ?

- Oui, bien sûr ! mais c’est quoi ce cirque, qu’est-ce que je fous là bon Dieu ? J’étais chez moi devant mon mojito et je me retrouve entourée de guignols ! vous m’avez enlevé...

Elle s’arrêta et sembla réfléchir

- Ou alors, je me suis endormie sur mon canapé et c’est un horrible cauchemar.

- Tu ne rêves pas femme ! tu es ici devant le tribunal pour être jugée pour je cite

Il sembla lire un parchemin :

- « vie sans intérêt pour personne, même pas pour vous-même ».

- C’est quoi ces conneries, alors, c’est bien ça ! vous m’avez enlevé ? vous voulez une rançon ? N’y comptez pas, personne ne paiera pour moi !
Cette dernière phrase se finit dans une sorte de sanglot étouffé qui l’étonna elle-même.

- Nous ne voulons rien, sinon la justice. Vous êtes la honte de votre famille, votre père ancien sénéchal et votre mère viguier du midi ont été de valeureux juges très estimés dans notre communauté. Vous n’avez pas été digne de leur succession. Vous allez être condamnée à mort.

Mikaël et Rosetta sursautèrent tous les deux devant ce si cruel châtiment.

- Mais je n’ai rien fait ! vous êtes tous cinglés ! mes parents ! des juges ! vous plaisantez, il y a erreur sur la personne ! Je n’ai rien fait !

- Justement c’est parce que vous n’avez jamais rien fait que vous vous laissez porter par la vie et profiter de tout et de tous, depuis votre naissance. C’est pour cela que vous êtes ici.

Rosetta, ébahie, ne savait que dire. Mikaël cessa de verser la sauce qui commençait à déborder de l’assiette.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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