Une Vie de Chat

Une Vie de Chat : Chapitre II

Après un souhait inconsidéré, Lucien est devenu Tancrède le chat et Tancrède s’est changé en humain. (Chapitre 2)

Tancrède devenu humain la nuit précédente, dévora ce qu’il aurait appelé auparavant (s’il avait su parler) sa gamelle, mais qui aujourd’hui prenait le doux nom de tournedos Rossini accompagné de champignons et de salade dans de la vaisselle en porcelaine. Leila son épouse qui venait de quitter son atelier de couture où elle officiait en tant que créatrice de mode, le trouva mollement répandu sur le fauteuil. Elle lui demanda avec surprise :

- Tu es déjà là ! ça alors ! C’est la première fois en dix ans ! tu es encore patraque ?

- Moui, suis pas bien ...

Elle vit une assiette vide sur la table du salon.

- Mais tu as déjà mangé ! et moi ?

Elle n’en revenait pas. Il s’était préparé un diner rien que pour lui et l’avait dévoré sans elle. Elle se dirigea vers le frigo, sidérée, elle prit un reste de poulet de la veille. Elle alluma la télévision et toujours muette mangea ce repas si frugal dans le canapé. Tancrède fut surpris. On pouvait donc allier le plaisir du canapé et celui de se sustenter ! Bien de nouvelles perspectives s‘ouvraient à lui. Leila dans son coin ruminait cet affront. Que ce passait il ? son compagnon avait toujours été si gentil et attentionné. Jamais il n’aurait fait une telle chose. Elle était fatiguée, mais se promit d’éclaircir ce changement de comportement si soudain et si désagréable. Le chat de la maison sauta sur le canapé et vint se pelotonner sur les genoux de sa maîtresse. Tancrède le vit et s’en étonna un instant. Ce chat, cette bête si magnifique et douce que Leila caressait distraitement, hier encore c’était lui ! les câlinous ronrons étaient pour lui ! il en éprouva une féroce jalousie et attrapa le malheureux animal pour le jeter dehors. Leila se leva, cette fois c’était trop !

- Tu oublies que je suis ici chez moi ! et ce chat c’est le mien ! va-t’en !

Elle le poussa vers la porte. Tancrède n’en revenait pas, elle préférait cette bestiole à lui, son humain ! et puis d’abord, qui était l’odieux intrus qui lui volait l’amour de sa maitresse. Il ne lui venait pas à l’esprit que son ancien maître Lucien avait pris sa place.

Elle ouvrit la porte et attendit. Voyant la nuit qui couvrait la rue de son ombre marine il en fut très ému et répondant à un réflexe archaïque il s’élança, la laissant là, toute seule et éberluée. Leila qui n’en demandait pas tant, s’était plutôt attendue à des excuses. Comme tout cela était étrange !

Tancrède courut dans la rue. Au bout de cinq minutes il tenta de se blottir sous une voiture pour reprendre son souffle et réfléchir à ce qu’il allait faire. Malheureusement, il était trop gros et après plusieurs tentatives il renonça pour se caler sous le porche d’une maison et attendit.

Le chat sur le canapé qui était-il ? il l’avait déjà croisé en passant devant un des murs du salon. Il semblait n’apparaitre dans la maison que lorsqu’il le cherchait dans cette surface brillante et trompeuse où il apparaissait pour se coller le museau contre le sien. Il n’aimait pas du tout cela et même il en avait un peu peur ; l’animal ne sentait rien ! évidemment, il n’avait aucune idée de ce qu’était un miroir. Aussi, depuis, il évitait de regarder à l’intérieur de cette espèce d’espace dur si perfide. Alors donc, comprenait il à présent, cette bête était sortie de là pour prendre sa place !

Petit retour en arrière car des évènements se sont déroulés simultanément ; Lucien qui avait rapidement fait le tour de la question de sa nouvelle condition de chat, après avoir dévoré une petite souris trop curieuse trouva qu’il lui manquait quelque chose. Il passa la chatière pour rentrer chez lui et s’enfouit sur le coussin moelleux qu’il avait acheté le mois précédent. Une odeur bestiale régnait sur la chose, il comprit que c’était la sienne. Au bout d’un certain temps, il n’aurait pas su dire quand exactement, il vit un homme pénétrer dans la maison. Il se cacha. Alors il se reconnut quand il n’était encore qu’un humain. Il ne se trouva pas si mal. Il le vit qui s’affairait dans la cuisine. Il comprit qu’il se cuisinait son plat préféré et cela dès la fin de l’après-midi. Tout à coup, l’humain s’assit et dévora tout le plat. Lucien était outré, Leila n’était même pas là ! La pauvre qu’allait-elle pensé de ce malotru ! Il ne lui laissait rien. C’est alors que celle qui était sa compagne autrefois et qui était sa maitresse à présent, rentra. Il la contempla un moment ; petite et menue, de longs cheveux flous, élégante et mince comme une statuette antique. Il soupira. Elle constata comme lui l’égoïsme de son compagnon, et gémit quelques étonnements. Le bonhomme n’en fut absolument pas affecté. Elle finit par s’accommoder un dîner rapide et peu consistant qui navra Lucien. Voyant qu’elle se posait sur le canapé, il pensa que c’était le moment de lui offrir un gros et langoureux câlin réparateur de mauvaise journée. Après quelques tendres rapprochements il pensa bien dormir un moment. C’est alors qu’il mesura la petitesse de sa personne, car l’humain l’attrapa pour le jeter dehors.

Ejecté il grimpa sur le rebord de la fenêtre du voisin. Retrouvant une nouvelle fois sa condition de sage contemplatif. Au même instant il entendit du bruit et vit l’humain se faire chasser à son tour de la maison. L’humain se mit à courir. En catimini d’une foulée souple Lucien se mit à le suivre. Il le vit se contorsionner pour tenter de se glisser sous une voiture et après cet instant plutôt cocasse, il le vit s’assoir et rester un bon moment sur le seuil d’une maison. Il se releva enfin et continua devant la première porte venue. Il sonna et les habitants lui ouvrirent. Il leur demanda l’hospitalité et quand les gens demandèrent pourquoi il s’était fait jeter dehors, l’homme qui avait déjà oublié les malices de son ancien état de chat rusé ne trouva rien d’autre à dire comme justification que la vérité. Fronçant les sourcils, ceux-ci répliquèrent qu’il n’avait qu’à se comporter de manières plus civilisées et ainsi respecter son épouse et son animal de compagnie.

Tancrède repartit très vexé. Il ne comprenait pas. Il marcha jusqu’à la place Saint Projet qui à cette heure-là était fréquentée par des passants pressés et jeunes gens encapuchonnés comme des fantômes.

Il s’assit sur un banc et mais trouva qu’il faisait trop froid. Il repensa à la douce fourrure qui l’enveloppait autrefois qui déclenchait l’admiration de tout le monde. Il se releva. Il réfléchit et repartit vers sa maison.

...

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation.


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