Brunissande et Esclarmonde

Brunissande et Esclarmonde : Chapitre IV

Échange épistolaire entre cousines cathares qui doivent se cacher pour fuir l’inquisition. L’une s’est retirée dans le Nord, et l’autre est à Bordeaux, nous sommes en l’an 1216.

20 octobre de l’an 1216

La réponse d’Esclarmonde :

Ma chère Brunissande,

Je suis effrayée par l’aventure qui vous est arrivée, Guillaume dit que c’est la fièvre qui vous a fait voir des choses aussi extraordinaires. Je suis surtout terrorisée si quelqu’un apprenait votre histoire. Il dirait sûrement que vous êtes une sorcière en plus d’être cathare. Vous n’auriez même plus droit à un procès. Gardez vous bien de raconter tout cela à quiconque !

En fait, ici comme partout, on pratique le gibet et la torture. La semaine passée, le bourreau de Bordeaux a jeté dans le feu un hérétique qui s’était fait prendre. Il a très vite tout avoué sans abjurer sa foi. J’admire son courage. On dit qu’il souriait en criant qu’il était heureux de quitter ce monde où le diable règne. Ici le bourreau est un ancien repris de justice, on le nomme le Pendard. C’est une bien morne besogne. Ils ne sont pas tendres ici, même pour des délits anodins. J’ai entendu dire que des femmes qui s’étaient querellées entre elles avaient été condamnées à une amende de cinq sols et que celle qui n’avait pas pu payer avait été plongée trois fois dans l’eau de la Garonne. C’était horrible, certains riaient aux éclats en criant « au bain la maquerelle ! ». Elle est sortie en tremblant, frigorifiée et apeurée. Quelques jours avant, un bateau de pêcheurs avait naufragé dans le fleuve emportant six hommes dans le courant furieux.

Mais revenons à vous. Moi je crois en votre histoire. Ici aussi on entend de terribles récits. Il y a de cela quelques années, le roi de Castille partit en expédition de Tolède pour parvenir jusqu’à Bordeaux. Il voulait récupérer la Gascogne qui, prétendait-il, avait été donnée à son épouse par son père Henry II, le roi Plantagenêt.
Sur place, il commença le siège de la ville qui bien sûr ne fut aucunement secourue par ce bon à rien de Jean Sans Terre (fils également du roi anglois). La famine ne tarda pas à se rependre dans les deux camps et il fallut trouver une solution, car tous allaient mourir chacun de son côté sans qu’il y ait de vainqueur. Ils convinrent de mettre le sort de l’issue de la bataille entre les mains de deux champions. Un du camp des Espagne, un géant surnommé Goliath (c’est dire !) et du côté bordelais on chercha un candidat en vain. C’est alors que le chevalier de Lalande s’est offert pour combattre. À côté, il semblait un godelureau bien mince et faible. Il a juré, s’il triomphait de son ennemi, qu’il ferait bâtir un couvent en l’honneur de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Et bien ma chère, il a gagné le combat et en plus, il a coupé la tête du monstre qu’il a présenté comme un trophée. Les Ibères ont dû partir. Le roi de Castille plutôt mortifié prétendit que la région était trop stérile et sableuse pour lui.
Pendant ce temps, le roi de France Philippe Auguste en personne de l’autre côté de la Garonne attendait de voir l’issue du combat. Quand il vit que le Castillan rentrait chez lui, il en fut très déçu, car il avait bien l’intention de prendre lui aussi la Gascogne à son compte si l’anglois avait été défait. Il fit donc demi-tour et c’est comme ça que la ville a été sauvée grâce au courage d’un chevalier.
Cela s’est passé avant notre arrivée dans la ville. Mais il parait que c’est vrai et nos voisins Bernard de Saint Lamarque le raconteur et Jehan le Sébastien qui est artisan copiste en auraient été les témoins.

Nous avons eu une belle surprise. Peironne et sa sœur Arnaude, nos petites cousines communes qui vivent encore à Cordes sur ciel m’ont envoyé de leurs nouvelles. Elles étaient devenues bonnes femmes et vivaient dans une maison de Bienheureuses. Tout cela, malheureusement dans un grand secret. Le diacre leur avait transmis le baiser de Paix. Elles vivaient en bonnes chrétiennes en écoutant les prêches sur les évangiles, elles mangeaient, priaient et bénissaient le pain selon la Règle. Elles se soumettaient au rite de l’apparelhament : la pénitence collective devant le diacre, et accomplissaient leur melhorament, le triple salut devant tout chrétien baptisé. Évidemment, je ne vous apprends rien, vous avez vous-même suivi ces mêmes rites. Vous seriez fière d’elles. Hélas, depuis que les croisés sont arrivés, et surtout depuis le massacre de Béziers, c’est la guerre là-bas. Sachez qu’ils ont jeté tous les Bons chrétiens qu’ils pouvaient sur de grands bûchers collectifs. Nous sommes partis à temps !

Elles voulaient fuir comme vous vers le nord, mais elles se sont fait prendre. L’évêque de Cahors a bien voulu négocier avec leur mère afin qu’elles ne soient pas brulées vives. Elles ont dû renier leur foi. Désormais, elles peuvent mentir, manger de la viande, ou bien jurer ; triste victoire des inquisiteurs !

Je reprends la plume que j’avais négligée quelque temps pour finir cette lettre sur une grande nouvelle, l’anglois Jean Sans Terre est mort ! il était en campagne en son pays et il serait mort de maladie du ventre ou d’un étouffement, on ne sait pas bien, en tout cas, c’est un grand jour. Ce serait son fils qui reprendrait sa suite. Tous les barons de la région sont en ébullition et comptent bien, d’après ce que m’a dit Guillaume, chasser le nouveau venu pour diriger les affaires à leur guise.

Nous avons discrètement fêté l’évènement, le cœur rempli d’espoirs pour le futur. Tous les voisins s’étaient réunis, toutes religions confondues. Nous avons mangé et chanté et il y a même eu la visite d’une tireuse d’arcanes, elle s’appelle Hildegarde. Quand on lui a demandé ce qu’elle voyait pour l’avenir, elle a murmuré qu’il fallait que nous festoyions, car une guerre terrible et très longue allait bientôt commencer. Nous avons cloué le bec de cet oiseau de mauvais augure en la saoulant avec le vin de la dernière vendange. Bientôt, elle chantait comme tout le monde, plutôt faux d’ailleurs.

Je vous laisse chère cousine Brunissande et je vous embrasse, se joint à moi, Guillaume et nos enfants, nous espérons tous qu’un jour prochain nous pourrons nous revoir.

FIN.

Illustration : enluminure relation franco anglaises

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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