Chloé n’est pas ce qu’elle croit

Chloé n’est pas ce qu’elle croit : Chapitre I
Illustration par Jean Camille

Une après-midi sur la plage du Grand Crohot va changer la vie de Chloé.

Un soleil tout d’or et de chaleur incita Chloé à se diriger vers la mer qui s’offrait à elle comme un mojito géant et glacé à la gorge sèche d’un noctambule. Trente ans depuis deux jours, mais l’évènement n’avait intéressé personne, pas même sa voisine Queenie qui pourtant n’était pas la dernière pour faire la fête. Chloé était une petite jeune-femme brune et discrète à la voix douce et souvent inaudible pour ceux qui ne savaient pas écouter. En soupirant, elle s’avança dissimulée dans un maillot de bain sensé couvrir le plus de zones possibles de son corps. À longueur d’été, les magazines et leurs photos de longues filles affutées comme d’admirables cintres la montraient du doigts l’accusant en silence d’être trop grosse, pas assez grande, trop maladroite et pas assez élégante. Ce reproche muet, enlaidissait l’image qu’elle avait d’elle-même. Après avoir fait un rapide tour d’horizon lui indiquant que le voisinage, ne lui procurerait pas l’embarras de regards de femmes plus minces ou d’hommes trop curieux ! En effet, le peuple de la plage n’était à ce moment-là constitué que de deux grands-mères avec leurs petits-enfants ; un mioche de six ans en slip de bain Némo et sa petite sœur chapeau choux et lunette de soleil ainsi qu’un vieux monsieur absorbé dans la lecture d’un roman policier. Tous cet environnement respirait le calme. Chacun absorbé dans ses propres occupations. L’appel de la bonne fraicheur océane prit le dessus sur ses appréhensions. Depuis toujours, Chloé adorait la mer.

Ses orteils s’enfoncèrent dans les grains dorés du sable et une délicieuse sensation de se laisser engloutir dans cette suavité, l’immobilisa un instant. Des souvenirs d’été plein de douceur et d’amour revenaient à sa mémoire. Un petit seau rouge et son râteau tordu en plastique, son ardeur à ratisser les abords de son château éphémère lui revenait et elle put un moment en retrouver l’effort dans ses mains. Elle eut aussi la vision de la casquette de grand-mère planquée sous son parasol ; belle femme dénuée d’angles pointus en robe noire malgré la chaleur, aux lunettes de soleil foncées qui lui donnaient des allures de diva. Perdue dans ses souvenirs, Chloé put ressentir un instant l’odeur des pâtisseries du jeune marchand ambulant qui criait « ils sont beaux, ils sont bons mes chouchous ! » ce parfum de sucre et de vanille qui s’estompait au fur et à mesure qu’il s’éloignait lui rappela douloureusement qu’en restant immobile, elle s’exposait à la vue du reste du monde. Elle s’enfuit vers la mer.

Saisie de fraicheur, elle qui avait souhaité se jeter la tête la première ralentit et se mit à marcher jusqu’à ce que le niveau de l’eau lui arrive aux épaules. Le soleil l’éblouit un instant et elle crut apercevoir une silhouette étrange se découpant sur l’azur. Elle décida que ce n’était pas important, car la lumière sur le miroir de l’eau nous fait souvent voir des choses qui n’existent pas. Elle se mit à nager calmement dans une brasse impeccable quand elle sentit quelque chose sous la surface de l’eau qui la saisit et l’entraina vers le fond de l’océan.

Ce fut si rapide qu’elle n’eut pas le temps d’avoir peur et le plus étrange, c’est que lorsqu’elle reprit ses esprits, elle ne ressentait aucune inquiétude, sinon au contraire une douce sensation de bien- être. Le manque d’air ne la gênait pas du tout, simplement, elle ne respirait pas. Elle regarda la chose qui la tractait par une cheville avec délicatesse et fermeté. Avec ravissement, elle découvrit un dauphin qui l’entrainait au loin dans les profondeurs de la mer.

Elle songea à Alice au Pays des Merveilles et comme elle, elle se mit à détailler le paysage qui défilait immobile alors qu’ils traversaient comme un éclair les profondeurs océanes. La lumière de la surface s’estompa et le bleu de l’eau envahit de mystère le paysage aquatique. Sur les parois d’un rocher recouvert de madrépores et d’anémones, le fantôme d’un bateau semblait s’agripper à la roche recouverte d’algues comme un dernier vestige défiguré de l’activité humaine. Un banc de poissons argentés passa sur son visage et elle put sentir le contact lisse et doux des écailles. Cet instant fugace l’étonna et la réjouit. Le dauphin continuait sa course rapide vers les profondeurs et Chloé étourdie par la vitesse réalisa qu’elle ne s’était pas autant amusée depuis des années. Oui, des années et d’ailleurs elle n’aurait même pas pu dire vraiment la cause ni la nature exacte de cette éventuelle réjouissance.

Le visage sérieux d’un garçon traversa son esprit un instant vite effacé par la vision stupéfiante d’un nageur qui, comme elle, ne paraissait nullement gêné par l’environnement si peu propice à des humains. Il nageait très vite et il s’approcha de Chloé. Elle put voir qu’il était vêtu d’algues comme une chevelure verdâtre qui décrivaient autour de lui une étrange toge à la romaine. Sur sa tête un casque qu’elle reconnut, c’était une coquille de patelle ou chapeau chinois comme disait son grand-père. Évidemment, c’était une coquille particulièrement grande puisque d’ordinaire elle avait la taille d’un dé à coudre. Elle vit un sourire se dessiner sur la bouche du nageur. Il quitta son casque dans un geste humble de salut. Chloé hocha la tête et le garçon disparut à une vitesse fulgurante.

Elle se demanda quand même quand cette descente allait prendre fin. Jetant un regard vers le fond, elle ne vit rien qu’une sorte de brume bleutée.
Sorties d’on ne sait où, surgit du néant une ribambelle de femmes. Chloé à peine étonnée, reconnut des sirènes. Dans un moment de lucidité, elle se mit à rire, songeant à tous ces estivants qui n’imaginaient pas tout ce que cachait l’océan. Elle eut une pensée pour sa famille réduite au minimum, une cousine éloignée et un oncle américain, elle pensa qu’elle ne leur manquerait pas, tant elle savait se rendre invisible.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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