Bègles
Samedi 12 mars 2016, salle saint Maurice de Bègles, 8h45, les portes s’ouvrent sur les candidats à la sélection pour le jeu télévisé « TOUT LE MONDE VEUT PRENDRE SA PLACE ». Les organisateurs qui nous ouvrent enfin, sont tous jeunes, l’un d’eux porte un étrange tatouage qui, je l’espère pour lui, n’est qu’une décalcomanie, car il représente un gobelet rayé de rouge rempli de popcorn …
Une jeune femme nous interpelle joyeusement. Elle est petite, mince et ses yeux sont soulignés d’un fin trait de cool qui lui donne un regard de théâtre. Elle est très sûre d’elle. Nous allons rentrer un par un et un monsieur charmant, légèrement plus âgé, va nous dispatcher sur des chaises disposées sur plusieurs rangs séparés en deux par une allée.
Les chaises sont en plastique et le seul agrément de l’immense pièce, ancienne chapelle des années soixante-dix reconvertie en salle de réunion, c’est la température. Il y fait à peu près bon. Celui qui nous a distribué nos places de façon à ne pas nous retrouver à côté d’un éventuel camarade de jeux qui pourrait nous aider à remplir notre questionnaire de culture générale, commence à nous expliquer le déroulement de cette grand-messe. En effet, nous sommes à peu près deux cents, attendant avec une certaine fébrilité ce qui va se passer. À côté de moi, une jeune femme se plaint d’être séparée de son amie avec qui elle est venue. Rapidement, elle répand sa rancœur comme une goutte d’huile de vidange dans l’océan, elle ajoutant qu’elle trouve le maître de cérémonie tout à fait antipathique. Je ne partage pas son opinion, mais je n’ai aucune envie de discuter de cette divergence de point de vue avec elle. J’essaie de ne pas me laisser polluer par son esprit chagrin. D’ailleurs, on commence à nous distribuer le fameux questionnaire qui tient sur une page recto verso. Au top donné par l’homme honni par ma voisine, nous commençons à répondre à cinquantaine de questions. Cinq ou dix minutes nous sont données, je ne me souviens pas exactement, certaines questions m’ont laissé si perplexe que j’en ai perdu le fil du temps. Bon gré mal gré, je parviens à répondre à la plupart des questions et je rends mon interrogation écrite à la maîtresse, je veux dire à une quatrième comparse, une petite dame plus discrète que les autres, mais au demeurant très sympathique.
Quand nous avons tous rendu nos copies, on nous informe que nous allons, dès à présent, passer un par un, devant les organisateurs qui vont se disperser aux quatre coins de la salle pour nous entretenir pendant une minute chacun. Nous passons trois par trois. Celle qui doit me juger apte ou inapte à passer à la télévision c’est la rouquine aux yeux dessinés qui nous a accueillis à l’arrivée. Je suis accompagnée d’une dame et d’un homme. Elle nous appelle par nos prénoms, nous ne connaissons pas le sien. Nous sommes debout devant elle. Je réalise qu’il est difficile de parler à quelqu’un assis, plus bas, devant soi. Il s’installe un décalage pénible et je me demande si ce n’est pas voulu pour nous déstabiliser.
La femme pose ses questions mécaniquement en nous regardant droit dans les yeux :
Jacques, quelle est ta passion ?
Elle écoute à peine tout en feignant d’être intéressée, elle passe très vite à autre chose :
Quel est ton métier ?
Jacques répond vite et je sais qu’il ressent la même chose que moi : la questionneuse fait son boulot, un sourire figé sur les lèvres, mais dans le fond « elle s’en fout… »
Comment lui en vouloir, nous sommes deux cent et même si elle n’en verra qu’un quart, elle n’est pas là pour devenir notre amie, mais pour trouver des gens qui vont raconter leur anecdote au présentateur avec le plus d’originalité et d’entrain possible. Pas de place pour les moroses, les laconiques, et encore moins les émotifs. La femme ne s’en est pas trop mal sorti à mon avis et je passe en dernier.
Mon métier… je soliloque sans conviction, mais voilà la question qui tue :
-Quel est ton dernier coup de cœur Marie-Laure ?
Je bredouille un peu et je réponds ce qui me vient à l’esprit.
J’ai découvert le golf récemment.
ah oui…
Heu oui… J’ai fait une initiation…
Merci !
Elle coupe court, je m’en veux, je sens que je n’ai pas été à la hauteur et en plus je passe pour une bourge friquée.
Elle conserve son sourire de circonstance une seconde de plus, nous tournons les talons et je vois sur ses lèvres une vilaine crispation. C’est cuit. Je me sens vexée, et idiote. Elle nous donne rendez-vous une heure plus tard pour le résultat.
Le moment venu, nous nous entassons dans le petit hall. Ceux qui ne peuvent pas rentrer faute de place patientent dehors au froid. Nous regardons par la fenêtre les derniers candidats qui se succèdent, à la chaîne, devant les organisateurs. Le dernier est passé, nous entrons.
Celui qui semble être le responsable nous indique qu’il y a une trentaine de chaises qui vont être occupées par les vainqueurs de la sélection. Ils ont été choisis, grâce à leurs résultats au questionnaire de culture générale et à l’entretien. Nous sommes dubitatifs, il est impossible qu’ils aient consulté deux cents questionnaires dans la minute qui a suivi la fin des entretiens… Personne ne relève l’incohérence. Quelque chose a dû nous échapper…
- La candidate à la sélection
On appelle les vainqueurs du casting car il faut bien appeler ça comme ça. Les trois quart des sélectionnés sont des hommes. Chercher l’erreur, la parité n’est pas une préoccupation des sélectionneurs. Mais après tout… La veille, une sélection a déjà eu lieu et je présume qu’il y a avait une majorité de femmes. Les perdants, dont je fais partie, applaudissent sportivement les vainqueurs. Je rentre chez moi sans surprise, vaguement soulagée.
Au final, je suppose qu’un panel éclectique de la population sera représenté. C’est l’essentiel…

Ecrit par Marie-Laure Bousquet
Rédactrice à Bordeaux-Gazette, elle intervient le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre. Elle alimente la rubrique « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou d’anticipation. Elle est aussi l’auteure de plusieurs romans : Les beaux mensonges, La fiancée du premier étage, Madame Delannay est revenue, Le voyageur insomniaque, Enfin seul ou presque, Raid pelotes et nébuleuses. D’autres romans sont à venir. https://www.amazon.fr/Marie-Laure-BOUSQUET/e/B00HTNM6EY/ref=aufs_dp_fta_dsk
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