Le Génie du Sculpteur

Le génie du sculpteur : Chapitre III

Un enfant hérite d’une étrange sculpture, une vilaine tête de bois qui va s’avérer vivante et capricieuse.

La tête de bois hargneuse ne s’était pas gênée pour infliger une migraine intense à l’enfant afin de mieux le soumettre. Mais soudain, elle parut changer d’avis et se radoucit. La douleur disparut et un petit sourire désagréable s’inscrivit sur les lèvres sèches en noyer. La voilà qui devenait sentimentale ? Ce changement n’augurait rien de bon, l’enfant partit pour l’école le lendemain matin, très inquiet de laisser sa tante seule avec elle.

Il n’avait pas eu tort de s’inquiéter, en effet quand il rentra chez lui, il trouva Agathe qui berçait la tête sur ses genoux en murmurant une étrange berceuse. D’une petite voix aiguë, elle fredonnait :

« Dors mon gentil enfant, la ville abaisse ses paupières de bois
Les volets sont clos pour la nuit,
Ne crains rien je suis avec toi,
C’est ma prière pour cette vie. »

Agathe avait affublé la tête d’un bonnet qu’elle avait dû tricoter pour l’occasion. L’ignoble créature arborait un sourire satisfait qui s’agrandit encore quand elle vit Arsène dans l’entrée, qui les contemplait avec effroi.

Il se souvint du corps de son père qui s’était affaissé sur le sol quand il lui avait posé la sculpture dans les bras. Il s’insurgea intérieurement, refusant de revivre cela avec tante Agathe. Il l’aimait bien cette vieille bonne femme qui avait été, jusque-là, la seule à lui prodiguer un semblant de tendresse. Il ne fit rien paraître de sa colère, une fois de plus, il devait reprendre le contrôle de la situation et ne pas se laisser déborder par ses émotions. Agathe semblait perdue dans un rêve, comme une somnambule. Après avoir réfléchi, l’enfant dit doucement.

- Maman, Agathe ne doit pas mourir c’est elle qui prend soin de nous à présent, et surtout de toi quand je ne suis pas là.

Cette idée auquel visiblement la tête n’avait pas pensé la fit grimacer.

- En effet, tu n’as pas tort mon chéri, quel dommage je me faisais une joie d’assister à ses funérailles.

Arsène prit doucement la tête et la posa sur son socle. Agathe bâilla et reprit ses occupations comme si rien ne s’était passé. Arsène soupira, la prochaine étape serait à présent de se débarrasser définitivement de cette encombrante œuvre d’art.
Les jours suivants, l’enfant se plongea dans une intense réflexion pour trouver un moyen de les sortir de leur esclavage. Une idée finit par émerger, il avait repéré la faiblesse de la créature. Il avait remarqué que la tête craignait avant tout le feu, ce qui lui parut assez logique étant donné la matière dont elle était constituée. Le problème majeur et éminemment contrariant, c’était qu’il n’y avait pas de cheminée dans cette maison. Toute l’installation de chauffage fonctionnait au gaz de ville. Mais le destin allait lui venir en aide.

La tête qui pensait depuis qu’elle avait absorbé l’âme du sculpteur, qu’elle avait une âme d’artiste, avait encouragé Arsène à suivre des cours de sculpture et de modelage. Le petit qui préférait obéir plutôt que de risquer d’encourir de douloureuses représailles s’était donc inscrit dans un club d’Art plastique. Les premiers jours, elle avait exigé de l’accompagner et puis elle avait rapidement préféré rester à la maison pour regarder la télévision. Elle voulut qu’il se munisse d’un petit téléphone portable et elle le harcelait régulièrement, avec l’aide d’Agathe, à toute heure pour lui demander où il se trouvait et avec qui.

Il avait choisi de commencer à travailler la terre. On lui expliqua la technique du modelage et cela donna assez vite au petit, une idée, un peu compliquée peut-être, mais qui avait une chance d’aboutir. Bientôt cette idée qui avait pris forme dans son esprit devint un plan.

Il s’appliqua d’abord à modeler la reproduction exacte de la tête en argile. Le professeur, une jeune femme qui l’aimait bien, n’apprécia pas vraiment de voir l’horrible tête qui sortait des mains d’Arsène, mais gentiment elle ne dit rien ne voulant pas brimer sa créativité. Pendant tout le cours, il ne pensait qu’à son but, et quand il rentrait à la maison, il mangeait d’un bon appétit. Il se faisait le petit garçon le plus aimant de la terre pour la tête de bois qui adorait cette artificielle filiation.

Un jour, Arsène demanda à la tête si elle l’aimait et celle-ci répondit sans hésitation :

- Mais oui mon chéri !

- Alors, regarde, je t’ai confectionné quelque chose.

L’enfant tandis un petit bout de terre façonnée de ses mains, la tête roucoula :

- Hou ! Regarde Agathe, le petit m’a fabriqué un nez ! Comme c’est adorable !

Agathe regarda curieusement Arsène, celui-ci capta la lueur des yeux de sa tante et se demanda si celle-ci était aussi hypnotisée qu’elle le paraissait. Mais la vieille femme continua ses occupations mécaniquement ne paraissant pas comprendre ce qu’elle voyait.

- Je peux te l’essayer, maman ?

- Mais oui mon cœur !

Arsène colla le bout d’argile sur la face grotesque.

- Mon dieu comme je suis belle ! Cet enfant est un amour, quel joli cadeau tu me fais !

- Attention, il ne faut pas bouger, il faut le laisser sécher plusieurs minutes.

- Ne crains rien, je vais rester de marbre.

La tête se mit à rire. Arsène sourit, mais évita de s’esclaffer, il savait la tête susceptible.

Les jours passèrent, la tête avait un nez qui donnait désormais un son encore plus étrange à sa voix. Un après-midi, alors que la tête se contemplait dans un miroir que l’enfant avait placé devant elle, Arsène lui dit :

- C’est vraiment très joli, mais c’est dommage qu’il y ait une marque aussi laide entre l’argile et le bois.

La tête ouvrit grands ses yeux dans un sinistre grincement.

- Tu as raison mon chéri, il faudrait que je me maquille pour unifier mon teint.

La tête qui passait des heures devant la télévision suivait avec intérêt les émissions sur la mode et la beauté.

En vérité, ce soudain attrait pour ce monde un peu artificiel lui était venu quand elle avait laissé rentrer une vendeuse aux porte-à-porte, qui proposait des produits cosmétiques. Cette dernière avait fait l’erreur fatale de s’exclamer d’horreur devant la trop sensible tête de bois. C’est Agathe qui avait dû faire disparaître le corps. Heureusement, elle creusa une tombe assez petite, car la démonstratrice était menue. Le jardin qui venait d’être biné fut à nouveau retourné et amendé.

Le fait divers ne fit pas trois lignes dans le journal. La police conclut que la malheureuse avait succombé à une crise cardiaque avant de tomber dans le fleuve. Son corps ne fut jamais retrouvé. Depuis, l’apparence physique ou, tout du moins, du visage avait pris encore plus d’importance pour la sculpture après le séjour bref, mais intense dans les bras innocents de la jeune femme. Comme à chaque fois, elle gardait dans son esprit les traces de tous ceux qui avaient le malheur de la côtoyer et qu’elle choisissait de supprimer.

(Illustration Sandra Bousquet)

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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