Mascarade

Mascarade : Chapitre IV

Un évènement mystérieux se prépare pour le prochain carnaval de Bordeaux. (Chapitre 4)

La place de la Bourse disparaissait sous une mer de drôles d’humains cachés sous des costumes colorés au pied de la fontaine des trois Grâces. Les statues dénudées, adossées lascivement à la fontaine dont l’eau jaillissait de chacun des vases, contemplaient la scène avec détachement. La Garonne repoussait cette foule comme un chien de berger guide son troupeau, loin de ses eaux tumultueuses. Mais, cela ne dura pas et l’agitation de la rue toute proche, et les sons du monde, réinvestirent l’espace. Sur une estrade installée la veille, les instruments d’un groupe de musiciens déguisés en squelettes aux têtes casquées, crachèrent des haut-parleurs une musique sombre et métallique. Après la surprise des premières notes, la foule reprit sa propre rythmique de chahuts et de cris de joie.

Annabelle se déplaçait dans cette horde comme un poisson dans une rivière. Elle ne s’était pas amusée ainsi depuis des mois. Elle portait pour l’occasion la robe de mariée de sa mère. En effet, Mathilde venait de divorcer et voyant sa fille chercher un costume, elle lui avait tendu avec un geste de fausse désinvolture et de délivrance ce symbole d’un passé révolu. La jeune femme déchira le bas de la longue jupe et son ourlet délicat apparut comme une longue lèvre blanche. La jeune femme d’à peine vingt ans, déguisée en mariée avait masqué ses cheveux noirs et son visage sous une poudre soyeuse et blanche. Depuis le retour intempestif du bruit de la multitude, une frénésie contagieuse s’emparait du public. Tous s’agitaient de plus en plus fiévreusement comme des créatures des cavernes surgies du passé. Sur la scène, les musiciens subissaient une étrange transformation ; ils avaient abandonné les casques qui cachaient leur visage et leur chevelure commença à s’allonger à vue d’œil en longues mèches filasse. Leurs traits, fins et juvéniles, apparurent à présent lourds et épais. Les sourcils à peine dessinés poussèrent en broussailles, lèvres et mentons soudain recouvert de poils hirsutes. Mais ils n’étaient pas les seuls à subir ces métamorphoses. La bassiste petite et menue qui jouait jusqu’ici discrètement derrière le saxophoniste et le trombone, les bouscula soudain et se dressant au centre de l’espace elle se mit à crier des imprécations dans une langue inconnue. L’orchestre se mit alors à rythmer une étrange musique syncopée.

La foule entière trépignait sur place, emportée par ce même rythme scandé par le seul roulement d’une batterie convertie en tamtam. Tout d’un coup, ils se mirent tous à courir vers le miroir d’eau qui d’habitude ne reflétait que les visages réjouis des enfants ou la silhouette altière du bâtiment de pierre de l’ancien palais des Gabriel dont l’un était un ange et l’autre son fils. La jeune bassiste nommée Linda n’avait plus grand-chose à voir avec la femme toute en légèreté qu’elle était jusque-là, à présent elle vociférait avec une force étonnante. Elle fila en tête comme une panthère féroce et rapide. Elle précédait la horde et se posant au centre du miroir, en quelques mots incompréhensibles pour le commun des mortels contemporain, elle intima l’ordre à tous de s’assoir, ce qu’ils firent. Le sol humide ne sembla pas les gêner. Elle se mit à murmurer et montra quelqu’un du doigt. La bassiste se prosterna et dit :

- Mater, mater !

Une vieille dame s’avança, c’était Enora Caillou. Elle s’immobilisa au centre comme si elle attendait quelque chose. La jeune Annabelle se leva et se mit à danser follement, tournoyant dans cette assemblée hypnotisée qui ne parlait plus, parfaitement concentrée et calme. Les voiles blancs de sa robe se déployaient comme les ailes tournoyantes d’un grand papillon. En scrutant de près chaque participant sous son masque, on aurait pu entrevoir l’éclat fiévreux d’un regard rempli d’admiration.

Alors, le soleil disparut, une éclipse solaire inattendue venait d’assombrir la place. Simultanément, une averse croula sur la foule et les statues en profitèrent pour quitter la fontaine et tout habillées de pluie elles vinrent se joindre au flot humain qui ne bougeait toujours pas. À peine arrivées, un arbre immense, un chêne, surgit du sol et s’enflamma aussitôt de lumière. C’est à ce moment précis que Dylan sortit de la foule et s’approcha d’Annabelle. Enora Cailloux, toute vêtue de blanc, prit les mains de Dylan et d’Annabelle. Elle se mit à parler dans une langue inconnue. Sa voix était basse presque rauque. Elle rapprocha leurs mains pour nouer des rubans à leurs poignets. Les deux jeunes gens comprirent. Les yeux dans les yeux, ils n’avaient aucun doute, aucune peur, le sentiment qui les étreignait avec tant de force, ils le savaient, c’était l’amour et cette cérémonie ; leur mariage. Les statues sourirent et posèrent leurs mains de bronze sur les poignets liés de rubans rouges comme le sang et verts comme la nature. Les mariés s’embrassèrent. Les trois filles de Zeus souhaitèrent la beauté, la joie et l’abondance d’une voix étrange comme une douce respiration flutée. La foule se leva et souleva le jeune couple pour l’installer à la place des statues sur la fontaine. Ces dernières, quant à elles, sautèrent dans la Garonne pour s’y baigner. Enora, restée sur le miroir d’eau vint tout près de l’arbre flamboyant. Elle chuchota et tendit ses bras pour l’enlacer. Unis comme une seule plante géante, ils disparurent. La musicienne sembla se réveiller et courut rejoindre la foule qui dansait autour des mariés. Le soleil reparut.

Dylan et Annabelle avaient toujours les poignets liés, mais ils n’étaient plus sur la fontaine où les trois Grâces avaient repris leur place. Nul étonnement, nulle frayeur, les carnavaliers ne semblaient pas se souvenir de ce qui s’était passé et dont ils avaient été les témoins. Tous sauf les mariés qui dénouèrent les rubans et qui quittèrent la fête, pressés de se retrouver au calme. Ils évoquèrent toute la magie de ce qu’ils avaient vécu, quand Annabelle vit un étrange animal passer devant elle. C’était une sorte de lynx à tête humaine avec des oreilles rondes et vertes comme des feuilles de gui. Ses yeux avaient la couleur de l’or et l’éclat du diamant. Il passa près d’eux avec nonchalance sans s’arrêter. Alors Dylan poussa un cri et désigna le ciel de son index à Annabelle qui aperçut le vol d’un immense oiseau aux ailes de métal, griffes d’argent avec un bec et des yeux de rubis. Ils comprirent que cette cérémonie les avait unis pour la vie, mais aussi leur avaient ouvert les yeux. À présent, ils pouvaient percevoir ce que personne ne pouvait voir ; la magie invisible du monde.

FIN

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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