Querelle de voisinage

Querelle de voisinage : Chapitre I

Deux voisines à la suite d’une dispute terrible se vouent une haine farouche, mais le destin va s’en mêler.

Mathilde se sentait plutôt en forme, bien sûr quelques cheveux gris sous la teinture châtain et des petits sillons autour de la bouche, mais le temps n’avait pas été trop cruel avec elle. On lui trouvait encore du charme peut être grâce à sa bonne humeur perpétuelle et son rire irrésistible. Etrangement, elle aimait son travail. Sur sa fiche de paie était inscrit qu’elle était vérificatrice de qualité, un métier au nom très évocateur puisqu’elle était celle qui devait vérifier si les sphères de chocolat avant de se faire emballer se présentaient conformément à ce qu’un consommateur amoureux de la perfection attendait de ces délicates gourmandises. De son œil exercé elle savait détecter l’intrus un peu mal fichu voire légèrement fondu qui dépareillait le parfait alignement des chocolats. D’un geste sûr, elle éjectait l’intrus avec ménagement, mais sans état d’âme. Elle ne trouvait pas son métier ennuyeux, au contraire. Pas besoin de bougies ou de décors exotiques ou même d’encens pour méditer sur le parfum sucré et doux aux couleurs chaudes de ce défilé délicieux. Hypnotisée par le mouvement du passage de la chaine sur lequel elle triait les chocolats de Pâques, Mathilde se mit à penser avec une pointe de nostalgie à sa jeunesse. Cette tendre période où elle avait emménagé dans la résidence les « lys de mai » avec son frêle fiancé Aymar. Mathilde avait alors vingt ans et un avenir plein de promesses. A cette évocation, la joie détendit son visage jusqu’à ce que lui revienne le souvenir piquant de sa rencontre avec celle qu’elle détestait le plus au monde aujourd’hui : sa voisine de palier. Une haine tenace était née ce jour fatal où son chien, pur produit du croisement d’un griffon distrait avec un basset trop curieux, fut retrouvé odieusement empoisonné, un sombre soir de novembre mille neuf cent soixante-douze. Découvrant Barbichon, gentil prénom de la tout aussi gentille bête, gisant devant sa porte, tout glacé, la langue pendante, Mathilde, terrassée de douleur s’était mise à pleurer bruyamment. Elle n’avait pas d’enfant et Barbichon avait su gagner la place entière d’un amour dans son cœur. Elle s’étonna de ressentir un si grand chagrin dont elle ne se savait pas capable pour ce qui n’était malgré tout qu’un animal.

La voisine d’en face, attirée par le raffut, sortit alors, pour prendre des nouvelles. Elle trouva Mathilde en pleurs agenouillée devant son petit chien visiblement nouvellement décédé. Devant le lamentable spectacle, Miranda la voisine se désola comme il sied en de pareilles circonstances, jusqu’à ce que les yeux de Mathilde ne tombent sur le cou pelé de Pirouette le ratier frétillant de Miranda, la compatissante, mais traîtresse voisine. L’animal fort intéressé reniflait avec curiosité celui qui aurait pu devenir un compagnon de jeu, tout ignorant du drame qui se déroulait. Mathilde n’en croyait pas ses yeux, l’affreux petit monstre portait le collier, de son cher Barbichon. Une jolie parure de pacotille agrémentée de strass brillants du plus bel effet.

Instantanément, elle passa de la tristesse à la colère. Miranda eut beau se défendre comme quoi des colliers comme le sien il s’en vendait partout, pour Mathilde, il n’y avait aucun doute ; Miranda avait clairement assassiné Barbichon pour lui dérober son collier et l’offrir à son horrible petit bâtard. Miranda se défendit en arguant que son bâtard en valait bien un autre, car son Barbichon n’était pas non plus homologué dans le catalogue des races pures et que le LOF ne connaissait pas ce genre de pedigree.

Mathilde contre cette attaque directe sur le point faible de Barbichon faillit traiter Miranda de raciste, mais elle se retint comprenant malgré la rage qui l’égarait, l’insanité d’une telle insulte. Aymar entendant ce chahut arriva et voyant ce pauvre animal gisant sur le palier, rentra aussitôt dans l’appartement pour revenir avec la couverture de Barbichon. Il s’empara doucement de l’animal, l’enroulant dans le plaid et rentra dans la maison sans un mot. Les deux femmes ne criaient plus. Mathilde suivit Aymar non sans claquer la porte derrière elle.
Au calme, Mathilde expliqua ce qui s’était passé à son mari qui soupira en secouant la tête.

- Pourquoi veux-tu que cette femme tue ton chien ? Pour lui voler un collier plutôt moche qui n’a aucune valeur et tout ça pour le donner au sien ?

- Tu ne m’avais pas dit que tu le trouvais moche ce collier ! et puis, certaine personne aime faire le mal...

- Qu’est ce qui te fait dire ça ?

- Son regard, elle m’a regardé avec quelque chose de pas franc et puis c’est bien la preuve que c’est pour me blesser ! justement un collier sans valeur et pas si moche que ça, mais bon...Elle l’a exhibé devant moi sur son horrible batard.

Aymar soupira à nouveau, il n’aimait pas du tout les problèmes et la nouvelle voisine ne lui semblait pas si méchante.

Après le dîner, Mathilde se coucha le cœur plein de ressentiments avec la sensation d’être incomprise par son mari. Elle réfléchissait se retournant dans ses draps ; « voyons, mais à quel moment s’est-il éloigné de moi. Il ne m’aime plus c’est ça, je l’agace. Avant il m’aurait écouté et il m’aurait plaint et on aurait pleuré tous les deux, aujourd’hui, il ne m’écoute pas, il préfère croire ce foutue monstre d’à côté... » Elle avait presque oublié son chagrin et la colère contre la voisine prit la place attristée du deuil de Barbichon. Aymar embrassa distraitement Mathilde avant de s’endormir parfaitement oublieux de ce qui s’était passé. Le fait est qu’il n’avait jamais vraiment aimé ce chien qui avait pris un peu de l’amour qu’avant Mathilde lui réservait en exclusivité.

Le temps passa, vingt années et Barbichon fut remplacé par Susuki une chatte de gouttière puis ce fut Zorro un Hamster qui ne vécut que trois mois et enfin Osiris, un chat noir très affable, amateur de canapé et de câlins. Mathilde avait un peu grossi et Aymar avait perdu sa belle chevelure brune contre une couronne grise de sénateur romain. Mais depuis les relations avec la voisine ne s’étaient pas arrangées ; des disputes et des coups bas, il y en avait eu beaucoup. Jusqu’à ce matin-là, bien des années plus tard où Miranda avait agité sous le nez de sa voisine une cravate toute pareille à celle que son mari portait lors des mariages et des enterrements familiaux.

Sur elle aussi, le temps était passé comme une vilaine gomme qui efface lentement les teintes vibrantes des cheveux et des sourcils et qui en plus, chez elle, avait troqué ses formes féminines pour une silhouette sèche presque maigre. En attendant, elle arborait sa prise avec malice, imaginant les tourments dans l’esprit de sa voisine qui devait comprendre qu’elle avait une liaison avec son mari et qu’elle en avait gardé un trophée.

- Regarde, un de mes soupirants m’a laissé un souvenir. Ne me dis pas que ton mari a la même ?

La fourbe Miranda brandissait la preuve, un sourire cruel sur la bouche, ses yeux coupants de bistouri scrutait avec délectation, le visage décomposé de sa voisine. Évidemment cette cravate, le hasard avait voulu qu’elle la trouvât lors d’un apéritif qui avait eu lieu après une réunion entre propriétaires où Aymar victime d’un sérieux coup de chaud, l’avait ôté pour se mettre plus à son aise. Miranda apercevant son geste, eut une idée qu’elle jugea lumineuse. Elle subtilisa promptement la cravate, se promettant d’en faire bon usage.

La suite mercredi prochain !

Illustration Jean Camille

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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