Les vins de Bordeaux et la Chine sur le terrain : point de vue

Avec 335 millions d’euros de chiffre d’affaire à l’export, la Chine continentale est devenue le deuxième plus grand marché des vins de Bordeaux en valeur (derrière Hong-Kong : 350 millions d’euros). Cet énorme potentiel allié à un boom économique sans précédent fait face à un défi : la formation. Yann Chaigne, formateur consultant professionnel du vin, a été missionné du 26 juin au 12 juillet 2012 par le Cafa Bordeaux Ecole Internationale de Sommellerie, afin de se livrer à l’exercice. Il livre son témoignage à Bordeaux Gazette.



Premier contact
Dans l’avion, je croise le directeur des vins de châteaux du négoce n°1 de Bordeaux : il se rend au 120ème anniversaire du plus prestigieux domaine de Chine, le château Changyu, dont l’œnologue n’est autre que Jean-Michel Lapalu, « orfèvre » bien connu du Médoc. Une fois sur place, j’observe que panneaux publicitaires, magazines et même des écrans TV dans les taxis, parlent de l’évènement. C’est sûr : l’Empire du milieu ne fait pas les choses à moitié…
Les premières sensations sont identiques à celles qu’on imagine : il fait très chaud, le ciel bleu est coloré à sa base d’une ceinture grise en raison de la pollution, et il y a du monde. Beaucoup de monde. Il faut systématiquement faire la queue pour le moindre geste indispensable (taxi, information, rue étroite, passage piéton...). Dîner dans le quartier des affaires. Ici, je croise beaucoup d’étrangers (français, italiens, anglais) car de nombreuses compagnies internationales ouvrent des bureaux en Chine, devenue la mine d’or du vin.

photo Yann Chaigne

Je visite une des plus grandes caves de la capitale (East Wine Cellar) où les grands crus classés de Bordeaux côtoient des vins fins de Bourgogne. Un riche investisseur a souhaité là un décor à la française : tous les employés sont habillés dans le style XVIIème siècle, de même que chaque meuble rappelle l’époque majestueuse des grands rois. Malgré quelques fautes de français sur la carte du prestigieux restaurant, la sensation de grandeur anachronique est surprenante, et le sommelier tient un discours passionné lorsqu’il évoque ses vins.
Première semaine
Première semaine de formation à Harbin dans le Nord du pays. Mon interprète Li Yanting m’indique qu’il s’agit d’une « petite ville » : 5 millions d’habitants ! Je suis un des premiers étrangers à venir dispenser ici des conseils sur les vins. On m’avait prévenu qu’il y avait en Chine des gens très sérieux et des importateurs de pacotille. Je rencontre ici la première catégorie : M. Wang a ouvert un restaurant où les chefs proposent une excellente cuisine européenne. Il y a un showroom où sont les plus grands vins, et une liste de références qui sont les entrées de gamme. Joy 1855 (le nom de l’entreprise) est un club réservé à des VIP qui paient leur adhésion 10.000 yuans à l’année (environ 1000 euros) et ont accès aux meilleurs prix pour les vins ainsi qu’au restaurant. Je forme les employés du club, mais également d’autres professionnels des alentours (restaurateurs, distributeurs, commerciaux). Tous sont attentifs et posent des questions sur la culture française, la gastronomie, les accords, le vocabulaire de la dégustation. M. Wang reprend une des phrases que je répète souvent à mes étudiants en France : « C’est celui qui en parle le mieux qui en vend le plus ». Sa démarche est très sérieuse. Il a compris l’intérêt du produit et ne regarde plus les bouteilles de vin comme de simples tarifs.
Deuxième semaine
Deuxième semaine à Hangzhou plus au Sud. Casquette vissée sur la tête d’où dépassent ses longs cheveux, vêtu comme un mécanicien sorti de son garage, M. Song m’accueille avec le sourire. Il est le directeur de l’entreprise Sunrise, et pèse plusieurs millions d’euros.

photo Yann Chaigne

Dans cet important pôle économique du pays (environ 8, 5 millions d’habitants), je passe un peu plus inaperçu. On y est déjà habitué à voir des étrangers prodiguer des techniques afin de devenir plus performant. Des « élèves » m’expliquent qu’ils vendent jusqu’ici énormément de bouteilles de vin sans jamais l’avoir goûté… L’argumentation commerciale fait défaut. Les Chinois comprennent vite qu’avec la compétition qu’ils se livrent entre eux, celui qui aura la culture générale pour lui passera devant !
Rive gauche, Graves, Pomerol, les différents classements des vins de Bordeaux (1855, Saint-Emilion, les crus bourgeois, etc.) : tous veulent comprendre l’influence du merlot dans la rive droite, du cabernet-sauvignon dans la rive gauche, la notion de terroir. Tous veulent savoir aussi comment « s’exprimer » en dégustation pour être plus sûr de soi et convaincre les acheteurs. On aborde également les bases de l’œnologie, la sommellerie « à la française » : ouverture d’une bouteille, contrôle sanitaire du vin, gestion des stocks, températures de service… Malgré tout, lorsque la séance s’achève, les habitudes locales reprennent le dessus. Et comment en vouloir aux Chinois : on peut bien garder son identité tout en souhaitant instaurer de l’élégance européenne dans son quotidien. Seulement voilà, je me pose une question simple : dans ce pays devenu le plus grand acheteur de vin, mais qui donc le boit ? Et pour cause. Si ce n’est dans les établissements culinaires chics, je ne vois pas ou peu de vin dans les restaurants. Les Chinois boivent peu à table (excepté les soirs de fête ou lors des dîners professionnels !), quelquefois de la bière, ou de l’alcool de riz. Les plats sont tous disposés sans aucune règle ou ordre de service sur la table : beaucoup d’épices, de vinaigre, de crudités, ce qui rend difficile les accords vins et mets. Toutefois rien n’est impossible, puisque la volonté est là.
En fait, le vin est acheté pour être vendu, de nouveau acheté, revendu. Souvent offert en guise de présent à des fonctionnaires m’explique mon interprète, qui sont ceux dont la situation est très aisée dans le pays.

photo Yann Chaigne

Rentré à Pekin, beaucoup de gens continuent à me questionner sur Bordeaux : sur les châteaux, sur l’art de vivre, sur les types de vins. Nombreux sont ceux qui souhaitent acheter des grands vins sans passer par le négoce… Nombreux sont ceux aussi qui me demandent si je connais un domaine à vendre… Il y a un peu de tout en Chine : des partenaires sérieux, des buveurs d’étiquettes, des rêveurs fortunés, ou de simples fabulateurs. Mais je reste sur une impression immensément positive : la nouvelle génération est dynamique, souvent composée de jeunes ayant étudié à l’étranger. Ils cherchent à savoir, à apprendre, à connaître avant d’agir. Ils souhaitent également rendre plus accessible la consommation de vin, dont le côté « santé » leur paraît un excellent atout.
Retour en vue
On m’invite pour ma dernière soirée dans un restaurant haut de gamme où la liste des vins est finement élaborée, comme pour m’indiquer que le progrès est en route. Puis on fait escale dans un salon de massage, avant de terminer par le traditionnel KTV (karaoké) dont raffolent les Chinois. Bordeaux et la Chine semblent à peine commencer leur histoire d’amour. Elle peut être fragile : il n’est pas question de prendre l’un pour un simple fournisseur qu’on peut écraser ou l’autre pour une éternelle « vache à lait ». Comme dans toute idylle, il demeure important que chacun se respecte sincèrement afin de poursuivre dans la même direction. Accompagner le pays vers la culture du vin est énorme si l’on analyse sa grandeur et son potentiel. Alors je reviendrai. Car j’ai soif de défi. Et la Chine aussi a soif. Soif de connaissances.

Carnet de Voyage Yann Chaigne

Ecrit par Yann Chaigne


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