Bienvenue à Sainte Gueille

Bienvenue à Sainte Gueille Sur Gironde : Chapitre V

5ème chapitre du feuilleton du mois de Bordeaux Gazette : "Bienvenue à Sainte Gueille". Tout un village va devoir jouer une drôle de comédie à des touristes étrangers.

Le maire cherchait parmi ses administrés celui qui serait l’espace d’un jour un renard géant, sans hésiter, il se tourna vers le père Monfort.

-  Bernard, il me semble que des échasses et un bon costume dans les tons de l’automne feront l’affaire. Je suppose que tu n’auras pas de mal à te trouver une queue de renard.

-  Je vais devoir rester enfermé toute la journée ?

-  Et la nuit, c’est exact. De toute façon tu n’auras pas froid en ce moment les soirées sont tièdes. Au fait, j’espère que tu aimes la viande crue.

-  Quoi ! et pourquoi ?

-  Parce que tu dois te montrer comme une bête dangereuse qui dévore les petits enfants. Et bien sûr, les monstres sanguinaires sont rarement végans !
Le ton sans réplique du Raymond cloua le bec du père Montfort. Il ajouta.

-  Pour le reste je vous laisse réfléchir, j’ai fait une petite liste de suggestions. Il nous faudra aussi un lama, un rhinocéros, un flamand rose, quelques oiseaux bizarres et un lapin.

Il se tourna vers la Raymonde.

-  Ma douce, il faut que je te parle.

La petite famille monta à l’étage de l’auberge, mais j’entendis distinctement hurler la Raymonde. Il criait qu’elle ne sacrifiait pas du temps, de l’énergie et de la souffrance à l’autel de la beauté afin d’offrir à son mari une épouse dépourvue de pilosité superflue, pour que des étrangers l’obligent à se couvrir de ridicule et de poils. Et tout ça, parce que cet idiot de maire avait voulu faire son malin avec le fils Grenier.

Je vais être honnête, ce n’est pas exactement en ces termes que madame l’épouse du maire exprima son ressentiment, les mots employés sonnaient avec plus de rudesse, et certaines expressions pourraient même s’apparenter à des insultes, un poil, vulgaires, si j’ose m’exprimer ainsi !

Mais le calme revint peu à peu, et le couple descendit dignement en disant que c’était réglé. La Raymonde avait négocié plusieurs avantages, et notamment sous la forme de promesses d’achat de toutes sortes qui devaient la dédommager du préjudice moral occasionné.

Le jour J, le petit village était prêt.

La navette de l’aéroport s’arrêta devant le maire et sa secrétaire ainsi qu’une partie du village qui n’était pas assigné à faire partie de la ménagerie improvisée. Le groupe de touristes australiens fut accueilli joyeusement, applaudi par des Guenilloux enthousiastes qui pour l’occasion arboraient de grands kangourous sur leurs teeshirts et leurs casquettes. Très vite, il devint évident qu’aucun d’entre eux ne parlait le français. Molly n’était pas là, elle avait décidé qu’elle ne rejoindrait le groupe qu’à la fin du circuit pour partager le repas avec eux. En effet, elle avait conçu quelques scrupules de dernières minutes en voyant la vieille Edmée. Cette dernière, presque centenaire, avait été affublée d’un capuchon de paille et de vilaines dents pointues qui dépassaient de ses lèvres décharnées pour figurer la femme épouvantail.

Après un petit moment de flottement, le maire conduisit tout le monde à la taverne où un magnifique et imbuvable vin d’honneur fut offert aux nouveaux arrivants. Celui qui semblait être le chef du groupe essaya de communiquer avec le maire manipulant nerveusement un dictionnaire bilingue, mais ce dernier ne voulut pas perdre de temps. Pour lui, de trop longues congratulations n’auraient pour conséquence que de le retarder. Il était de ses personnes qui ne veulent pas prendre de risques et qui éludent les fioritures des trop grandes manifestations de politesse, qui ont souvent pour fâcheuses conséquences de tisser d’encombrants liens affectifs. Plus vite ils commenceraient la tournée, plus vite elle serait finie. Ils partirent donc derechef pour cet étonnant circuit touristique. Ils passèrent devant l’église déserte, et le groupe de visiteurs sembla s’animer, celui qui menait la troupe secoua le bras du maire avec véhémence, mais celui-ci se contenta de lui répondre vivement.

-  Oui je sais, c’est là que Jeanne d’Arc s’est mariée, enfin, c’était avant qu’elle ne se fasse frire, sale histoire, les Anglais lui ont joué un drôle de tour de cochon !

Il se mit à rire de sa bonne blague qu’il était le seul à comprendre, entrainant vivement le groupe chez la mère Topain à la découverte du cochon Hubert. Quand ils virent l’animal, il y eut comme une pause, comme si chacun se demandait s’il n’était pas en train de rêver. Il était évident que le cochon avait refusé de se laisser faire. Le fils et la mère Topain n’avaient plus figure humaine, tous recouverts de colle, de poils et bariolés de maquillage qui ne leur étaient pas destinés, pendus au cou de la bête rétive, ils tentaient désespérément de la maintenir immobile, le maire ne trouva rien à dire, il tourna les talons pour se diriger prestement chez Sébastien Duchamp. Ce dernier très prolifique et grand consommateur d’allocation familiale avait grâce à un tour de passe-passe audacieux, réussit à déclarer qu’il avait six enfants alors qu’il n’en avait que quatre. Le maire avait trouvé cela très amusant en découvrant le petit revenu que se faisait ainsi l’heureux papa. Depuis, Sébastien lui rendait en échange de son silence, de nombreux menus services qu’il ne pouvait refuser.

Ils découvrirent donc la cave enchantée des Duchamp où du haut d’un escalier on apercevait tout en bas, d’étranges petits animaux qui poussaient des cris aigus et qui pataugeaient dans une boue immonde. Sur un panneau on pouvait lire « famille de gnomes sangliers, race hybride ». Le maire se retourna pour voir la tête de ses touristes et il ne fut pas déçu en voyant les yeux agrandis de surprise des Australiens, c’est du moins ce que m’a narré Pascalou, le fils d’Edwige Moulin qui avait suivi le cortège. Moi, j’étais restée au village, j’avais un peu de ménage à faire dans le bar, et c’est là que j’ai vu arriver un autre autobus rempli de touristes.

La curiosité me poussa à aller voir de quoi il s’agissait, et je vis descendre ce qui était à n’en pas douter au vu du beau koala et de l’inscription « Melbourne » imprimé sur le tee-shirt du premier arrivant, à nouveau un groupe de touristes australiens.

-  Tiens ! miss Molly n’a pas parlé d’un deuxième arrivage !

Tandis que je soliloquais, ils descendirent et parurent étonnés de ne voir personne. Je me dirigeais vers eux, et une dame me prenant pour le comité d’accueil commença à m’expliquer qu’ils venaient pour le séjour dans la France profonde voir les monstres du cru.

Pressentant le désastre, je décidais aussitôt d’emmener la délégation australienne rejoindre le premier groupe conduit par le maire. Pendant ce temps, ceux-ci continuaient leur progression, ils avaient déjà visité le repère des oies du capitole aux becs rouges qui poussaient des hurlements odieux, puis ils se dirigeaient vers l’enclos du renard géant. Le père Montfort souffrant du vertige sur ses échasses s’était donné du courage à coup de vin rouge, il ne buvait pas sa propre production qu’il trouvait trop immonde et qu’il réservait à la vente, mais possédait une cave secrète qu’il avait sérieusement entamée pour l’occasion. Quand les touristes entrèrent, il alluma subrepticement un magnétophone et une musique militaire emplit la pièce de ses cuivres bruyants. Le Raymond jeta un regard interrogateur au père Montfort qui parut aussi surpris que lui. Ce dernier commença à se balancer dangereusement sur ses échasses et les voiles noirs et roux de son costume velu semblèrent un instant remplir tout l’espace. Le public médusé pensa que la bête allait s’effondrer, mais heureusement le renard géant se stabilisa enfin. Le maire crut bon de ne pas prolonger la visite et tous partirent retrouver la maison dans les bois de la famille panthère en la personne de son épouse et sa propre progéniture.

Quant à moi, J’amenais mes voyageurs chez la mère Topain . Elle semblait affolée, en me voyant elle m’expliqua :

- Hubert le cochon a fait une fugue, il est vexé, Alain le cherche partout. Je pressentis que tout cela était en train de tourner à la catastrophe...

( illustration Sandra Bousquet )

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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