La chaise vide

La chaise vide : Chapitre I

Corentin a rendez-vous avec la femme de sa vie, mais elle est en retard et le doute et son cortège de fantômes s’installent. (Chapitre 1)

Jusqu’ici elle n’était qu’en retard. Mais avec le défilé des minutes, le doute s’était installé avec son cortège pesant de questions. Corentin chassa des idées venimeuses de son esprit et choisit de sourire à la serveuse. Le visage de la jeune femme s’éclaira. Elle lui fit un clin d’œil espiègle. Elle le trouvait plutôt pas mal, et elle l’aurait bien mis dans son lit qui, ces temps-ci était plus souvent vide et froid qu’autre chose.

Quand il était entré dans le bar restaurant, il avait salué tout le monde. Le lieu lui était familier, on l’appelait par son prénom. Il embrassa la femme du patron, jolie brune, et même plus encore avait-il pensé. Oui, une très belle femme. Mais Cora, sa Cora, elle devait le rejoindre à vingt heures. Il le savait bien, il connaissait son emploi du temps. Aujourd’hui, elle avait rendez-vous, une fois de plus, avec son kiné... un type très sympa... un peu hâbleur, le style beau mec avec un avis sur tout... en fait un connard de première ! Il s’était bien gardé de dire à Cora l’opinion qu’il avait de lui. Depuis un mois, elle se plaignait de son genou gauche. Elle ne savait pas pourquoi. Elle souffrait et pourtant elle n’avait pas fait de chute. Elle avait juste mal. Une amie à elle, une « apprentie psy de supermarché » comme il l’appelait, lui avait dit que son souci de genou voulait dire en fait « je nous » et la douleur à gauche correspondait au fait que Corentin dormait à sa gauche... Et donc, il s’agissait d’un problème de couple ; la douleur signifiant le problème... Corentin lui avait rétorqué que son amie aurait dû faire des études avant de balancer ses affirmations à la con ! Cora avait ri, il aimait bien son rire. Depuis qu’elle voyait son kiné, elle allait beaucoup mieux, son pronostique à lui, c’était qu’agissait d’un déséquilibre de son bassin. Quand il lui avait demandé ce qu’il faisait pour rééquilibrer ses hanches, elle avait répondu d’une manière un peu brumeuse, il n’avait pas insisté.

Corentin examina discrètement son téléphone d’habitude si bavard qui cette fois ne lui disait rien. Il finit par commander une bière. Pascal, le patron, vint discuter avec lui. C’était un grand type costaud, la cinquantaine « bien entretenue » comme disait Cora. Il s’était penché sur lui et avait posé ses grandes mains sur le rebord de la table. Il expliqua plaintivement que les affaires n’étaient pas très bonnes, pourtant Corentin voyait derrière lui la salle pleine comme jamais. Il remarqua que le patron portait une petite cicatrice au coin de sa bouche.

- Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Demanda-t-il en montrant du doigt l’emplacement de la cicatrice.

- ça ! je suis tombé quand j’avais douze ans en roller...je vous l’ai déjà raconté ; j’avais foncé dans un camion de glace.... Votre femme a dit que cela avait dû me dégouter des cornets de glace pour le restant de mes jours... et... ça n’a pas d’importance.

Corentin se sentit un peu gêné de ne pas s’en souvenir, il voulut changer de conversation, mais c’est le patron qui le sauva en demandant justement des nouvelles de Cora. Il répondit qu’elle allait arriver, que c’était normal, qu’elle ne tarderait pas. Corentin eut la sensation que le patron esquissait un sourire un peu moqueur, mais il repartit à la rencontre d’un couple qui venait d’entrer et qui parlait fort. Corentin les détailla à son aise, il les connaissait, il savait même des choses sur eux. Lui, un gars élégant un peu rondouillard, un chauffeur d’autobus, il savait qu’il avait une aventure avec un type, un maigre, pas tout jeune, dégarni, un peu moche. Il s’esclaffa intérieurement, si elle savait ! c’est drôle comme les histoires cachées des autres sont distrayantes ! Et elle, est-ce qu’elle s’en doute ? Et avec un mec ! comment pourrait-elle l’imaginer ? Corentin les observait comme un scrute des insectes au printemps sur le rebord d’une fenêtre au travers d’une loupe. Pour l’heure, ils avaient l’air unis. Cette dernière constatation le mit mal à l’aise. La serveuse qui passait tout près lui sourit à nouveau, mais il crut percevoir une pointe d’ironie dans son regard. Elle savait quelque chose sur lui qu’il ignorait ! Corentin tâcha de se remémorer la dernière fois où il était venu dans ce restaurant. Il chercha un moment. Des images et des sons lui revinrent en mémoire.

C’était le mois dernier, un samedi soir évidemment, avec Terry son meilleur ami et sa femme Alexandra. Les deux couples avaient dîné ici, avant d’aller au bowling. Il revit avec difficulté le visage de Cora. Il avait du mal à l’évoquer ce soir-là précisément. Il réalisa que pendant cette soirée, il l’avait à peine regardé. Il fit un effort pour se concentrer sur elle et les seules images qui lui parvinrent furent celles d’une physionomie un peu triste avec un regard absent. L’image devint plus nette. Elle était coiffée d’un chignon désordonné dont les mèches rousses tombaient sur son front comme des plumes dorées de faisan. Elle avait dessiné autour de ses paupières une ombre poudrée noire. Il vit alors ce qu’il avait ignoré ce soir-là, sa beauté si étrange. Alexandra, la femme de Terry, avait beaucoup parlé, énonçant des convictions et des vérités qui n’appartenaient qu’à elle seule, mais qu’elle pensait universelles et incontournables et donc, non négociables. La mémoire de Corentin comme un mouvement de caméra revint sur son ami Terry. Il semble rêveur. Visiblement, Il pensait à autre chose même si ses yeux suivaient le mouvement des lèvres de sa femme. Alors, le plan s’élargit sur les silhouettes et les visages de Cora et de Terry, tous les deux si pensifs. Corentin ne put s’empêcher de se demander si leurs esprits ne s’étaient pas retrouvés ensemble sur la même planète.

Il passa sa main droite sur son front comme pour chasser la sensation pénible qui l’envahit. Non, Terry ne ferait pas ça, il en était sûr, il aimait trop son Alexandra ! Il l’adorait même, il niait l’emprise qu’elle avait sur lui, et même il aimait les chaînes virtuelles de cet amour étouffant. Il n’avait jamais été autant aimé par personne et cela n’avait pas de prix pour lui, c’était ce qu’il avait avoué un soir à Corentin.

- Je sais qu’elle est un peu vache et qu’elle veut toujours tout faire à ma place, je suis comme un gamin, mais ce n’est pas désagréable de se laisser porter, c’est comme quand j’étais môme, sauf que ma mère, elle, elle s’en foutait bien de moi, il fallait que je me démerde tout seul.

Corentin se demanda si Terry n’avait pas fini par se lasser de cette dépendance. Son esprit revint au présent. Il pianota sans conviction sur son portable : « Cora ... » il s’arrêta aussitôt, elle détestait qu’il l’appelle Cora et pourtant c’est ce qu’il faisait tout le temps. Elle lui répétait sans cesse qu’elle s’appelait Coraline et que c’était comme si elle, elle l’appelait « Core »au lieu de Corentin ! Il sursauta à cette évocation, pour la première fois, il réalisa que leurs prénoms commençaient par la même syllabe. Il n’acheva pas son message. Il avait un peu chaud. Une femme s’avança, il avait déjà eu une aventure avec elle. Mais c’était avant, il y avait peut-être trois ans de cela. Il baissa les yeux, il n’avait aucune envie de lui parler surtout que Coraline allait peut-être arriver. La femme vexée comprit et s’éloigna. La serveuse s’approcha à son tour. Voulait-il commencer à dîner ? Il dit oui, il prendrait un steak avec des frites. Elle demanda si elle devait enlever les couverts de celle qui n’arrivait pas.

Coraline avait maintenant presque une heure de retard.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet Moison

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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