Mascarade

Mascarade : Chapitre I

Un évènement mystérieux se prépare pour le prochain carnaval de Bordeaux.

Dylan scrutait la cime de l’arbre avec une attention toute professionnelle. Son but se trouvait tout en haut ; son travail ; élaguer les branches annexes du tronc qui n’avaient plus rien de vivant. Les feuilles avaient déserté le grand chêne et son grand squelette s’étirait vers le ciel à presque une dizaine de mètres au-dessus du sol. Déjà équipé, Dylan en vrai spécialiste vérifia mentalement s’il n’avait rien oublié ; harnais de sécurité, griffes d’élagage, longes, lignes de vie, cordes, poulies, mousquetons et bien sûr, la tronçonneuse. Le casque sur sa tête avec sa longue chevelure brune qui s’en échappait sur les côtés lui donnait une allure de guerrier gaulois. Il avait quitté l’école dès ses dix-huit ans après son baccalauréat, préférant choisir une carrière de forestier au grand air à tout autre métier plus casanier. Depuis, cinq années de pratique l’avaient aguerri et quand il commença à grimper, l’esprit très occupé à atteindre les branches destinées à tomber, il ne ressentit aucune appréhension. L’arbre, au final, devrait conserver sa belle silhouette simplement un peu plus affinée, débarrassée des gourmands et autres parasites. Il repéra une boule de gui tout au sommet du chêne qui frisait comme un gros nid d’oiseau. Il s’en ouvrit à son employeur du moment qui avait paru très intéressé et qui était parti rapidement chez lui pour lui fournir un drôle d’outil. Et donc, le vieux Ruben, propriétaire de la futaie, revint et lui tendit une courte serpe en or accompagnée d’abondantes recommandations sur la façon d’extraire la plante qui suçait la sève de son arbre. Dylan lui précisa que la plante, si effectivement s’en nourrissait, elle ne prenait que ce qui lui suffisait pour subsister et qu’elle ne causait aucun dommage vital à son hôte. Ruben insista, le sort de la boule de gui fut scellé. Avec une souplesse de chat, Dylan parvint rapidement presque au sommet. Il avait dans l’idée de se débarrasser en premier du parasite. Dans le ciel un oiseau géant aux ailes aux reflets métalliques passa dans le lointain, mais aucun des deux hommes ne l’aperçut. Le petit outil si précieux de Ruben surgit dans la main de Dylan avec une vivacité qui l’étonna. Il approcha la serpe de la plante et Dylan eut l’impression étrange qu’elle tremblait comme si elle était émue par la tâche à accomplir. Une légère brise souleva quelques mèches des cheveux de l’élagueur, le rassurant par la même occasion, car même si Dylan n’était pas du genre impressionnable, il n’avait pu se retenir de frémir. Avec assurance, il coupa les multiples menues tiges vert tendre qui sourdaient de la branche du chêne. Il s’étonna de la fine agilité dont il faisait preuve pour accomplir cette besogne, car d’ordinaire il ne s’embarrassait pas de scrupules et taillait le parasite avec une petite scie sans précaution particulière. En cette saison, le soleil trop pâle n’avait fait, jusqu’ici, qu’une terne apparition, pourtant, il crut voir un instant un éclat d’une étonnante brillance se refléter sur l’or de la lame. Les petites tiges du gui qui portaient déjà leurs fruits blancs et globuleux tombèrent vers le sol. Dylan en suivit des yeux la chute et constata qu’en bas Ruben avait tendu un drap et les recueillait avec précaution. Alors qu’il remarquait l’étrange comportement de Ruben, une petite branche sauta et vint se poser sur sa main et alors que la pesanteur aurait dû la conduire vers le sol, la fine tige s’enfonça directement dans son poignet. Il poussa un bref cri de surprise et de douleur. Il lâcha la serpe qui descendit comme au ralenti dans le drap en dessous pour se déposer au centre du matelas de gui déjà récolté. Voyant cela, Ruben leva le nez vers son élagueur.

- Tout va bien là-haut ?

- Pas vraiment, je crois que je vais descendre.

En effet, il voyait la tige de gui s’enfoncer profondément et il n’avait qu’une seule envie, celle de l’arracher. De plus il se sentait nauséeux à cause de la douleur et du dégoût. Il manqua perdre connaissance avant d’arriver en bas. Ruben voyant son malaise posa prestement son drap qu’il replia quand même avec soin pour lui venir en aide. Le visage de Dylan était blafard, ses yeux gris si clair d’habitude apparaissaient sombres et hagards. Il s’assit contre le chêne, incapable de tenir plus longtemps debout. Il arracha la tige de gui fichée dans son bras avec violence. Quelques gouttes de sang jaillirent et à nouveau comme si le temps ralentissait, elle se déposèrent sur le sol avec lenteur. Elles disparurent dans la terre et Ruben et Dylan crurent entendre comme un grognement étouffé. Ils sursautèrent, se regardèrent étonnés quand une bourrasque de vent vint balayer le silence et leur inquiétude. La tige morte au bout des doigts de Dylan fut jetée au loin avec répugnance. Les deux hommes crurent voir le sol l’absorber comme il l’avait fait avec le sang de Dylan. Ruben à l’allure habituelle du campagnard plutôt cossu avec pantalon en velours, veste en cuir et casquette en jersey avait un peu perdu de sa superbe de propriétaire terrien qui n’a pas besoin de se salir les mains. À la retraite depuis dix ans, sa terre n’était pas son moyen de subsistance, mais plutôt un agrément sur lequel ses quelques chevaux pouvaient vivre librement. Pour l’heure, la mésaventure de Dylan l’avait impressionné. Ce dernier ne disait rien, mais il se sentait gêné de rester ainsi, complètement amorphe, incapable de se relever.

- Vous voulez que j’appelle un médecin ?

- Non, je vais déjà mieux merci, laissez-moi encore une minute et je reprends mon travail.

- Reposez-vous...

Aucun des deux ne voulut commenter ce qui venait de se passer. Dylan, bien qu’il ait pu arracher la plante, ressentait toujours une douleur dans son poignet. Il reprit des couleurs et bientôt, il se sentit assez fort pour remonter et finir son travail. Il se leva et entreprit de recommencer l’ascension du grand chêne. Cette fois, il était bien décidé à arracher le reste du parasite accroché à l’arbre le plus vite possible et sans les simagrées de la coupe avec la serpe en or. Ruben lui-même, ne se sentait plus l’envie de jouer au druide. Au bout d’une bonne heure, le grand chêne bien élagué, débarrassé de sa boule de gui qui avait fini par sauter à terre par un coup de tronçonneuse rageur, s’élançait hardiment vers le ciel. Chacun rentra chez soi, le devoir accompli. Ils semblèrent avoir oublié l’étrangeté de ce qui s’était passé, mais Ruben jeta le gui au compost comme pour éloigner une malédiction et Dylan pensa à consulter un pharmacien pour lui montrer sa blessure dont rien ne subsistait qu’une simple éraflure, mais qui lui procurait une très pénible douleur. Il rentra chez lui et se coucha. Il était midi, il n’avait pas faim, seulement une forte envie de dormir. Engourdi par une langueur plus forte encore que la douleur de son poignet, pourtant si intense, il avait l’impression désagréable que l’éclat du gui poussait à l’intérieur de lui-même...

La suite mercredi prochain.

Ecrit par Marie-Laure Bousquet

Auteure de romans à suspense ainsi que de romans d’aventures, je suis rédactrice à Bordeaux-Gazette depuis 2016 où j’interviens le plus souvent dans les rubriques sur le théâtre, la culture, ou l’Art de vivre. J’alimente aussi la rubrique roman-feuilleton « Et si je vous racontais » avec des nouvelles fantastiques ou étranges.


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