Bordeaux
L’action se déroule à Florence en 1537, sous le règne d’un Cardinal machiavélique, Alexandre de Médicis. Pour libérer la cité du tyran, un jeune homme, Lorenzo, tout à la fois tourmenté, intrépide et fragile, capable de se vautrer avec délices dans les pires turpitudes tout en conservant une âme innocente et emplie d’idéal, projette de tuer Alexandre.
Voilà l’histoire … pourtant pas si simple … sauf si l’on ajoute ces quelques mots du héros qui feront de cette pièce résonner tout simplement la vie, aujourd’hui … « Je suis plus creux et plus vide qu’une statue de fer blanc » : cette réflexion acerbe et douloureuse de Lorenzo sur l’inanité de
toute action politique résonne singulièrement aujourd’hui. Jeunesse déçue, désenchantement des citoyens, crise économique, monde politique vulgaire et cynique, tendances réactionnaires…
Mais prenons le temps d’écouter Catherine Marnas et de comprendre le sens de son travail, remarquable, servi par une brillante équipe de comédiens dont certains ne nous sont pas inconnus.
« Ce qui m’attire dans cette pièce est en quelque sorte plus obscur, plus ténu : une sorte d’intuition, un écho à la fois poétique et philosophique ; Lorenzo, comme une métaphore de notre inquiétude, est à l’affût d’une rumeur lointaine, rumeur du futur dont on ne sait s’il s’agit d’un grondement d’apocalypse annoncée : thèse la plus partagée et que l’on a tous plus ou moins intégrée (catastrophe écologique, démographique, nucléaire…), peur qui paralyse et amène la dépression … Il y a des similitudes troublantes entre l’époque Louis Philipparde et la nôtre, doublées bien sûr par les préoccupations plus individuelles, plus narcissiques de Lorenzo-Musset et sa difficulté à vivre. De la même manière que Musset avait envie de parler de son temps, c’est du nôtre dont je veux parler »
La salle Vitez affichait « COMPLET » hier soir et bruissait de lycéens nombreux, curieux, anxieux pour quelques-uns qui eussent préféré une partie de foot … Ils ont pris une belle leçon d’histoire sur la Renaissance Italienne … et qui sait, retrouver une part d’eux-mêmes dans Lorenzo qui se vautre avec délice dans la turpitude avec un éternel regard d’enfant fiévreux … Dés l’entrée dans la salle, le comédien sur le plateau surdimensionné rehaussé d’un praticable de fond tendu de bandes étroites de PVC comme un rideau de brouillard, arpente la scène enroulé dans un peignoir étriqué, feignant de nous ignorer pour mieux se concentrer, peut-être … L’exercice n’est pas si facile !
On est dans l’ombre … le peignoir glisse et soudain les sons jaillissent, les fusées fusent, les masques tombent, le grand lustre (à la Garcia) étincelle comme en Italie, et Lorenzaccio ( Vincent Dissez – étonnant - ) devient un autre , un grand vert long et maigre rythmé de soubresauts détonants sous une pluie de pétales de sang … plongeant dans un univers de turpitudes dont Florence a le secret … Et c’est Musset, lui qui rêvait Shakespeare. Les effets spéciaux et les notes hard rock qui interviennent au long du spectacle montrent efficacement derrière ce rideau de plastique où les corps s’agitent la débauche de l’aristocratie florentine … Nous voilà projetés dans le drame … qui se jouera aussi, plus bas, dans l’autre vie vautrée dans les coussins fleuris d’un canapé surdimensionné …
Lorenzo, le libertin flétri par les quolibets et les mépris du peuple, cruel et douloureux attire Alexandre ( Julien Duval) à une dernière infamie : au lieu de lui livrer Catherine ( Catherine Pietri), dans le palais de sa mère, il le tue. Mais il a beau avertir dès la veille les partisans de la liberté, ces marchands se laissent escamoter la république …
Derrière ces jeux de dupes, ces chairs contrariées ou chacun épie l’autre, la Marquise ( Bénédicte Simon – si fragile -) qui se confesse au Cardinal, son hypocrite beau-frère (Frédéric Constant) n’échappe pas à la douleur des Strozzi tellement incarnée par le père ( Franck Manzoni ) …
La scène de l’entretien avec Lorenzo est un morceau de bravoure … captivant.
Catherine Marnas a su tailler à grands coups de sécateur bien aiguisé, avec tout ce que cela comportait
de risques, dans la luxuriance verbale de l’auteur et ses huit comédiens talentueux et multiples ont relevé un défi pas si facile que les spectateurs, debout pour la plupart, ont ponctué de brûlants applaudissements …
La saison commence FORT dans notre Théâtre National … Super !

Ecrit par Jean-Pierre Terracol
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